Au Festival d’Aix-en-Provence, au centenaire de la disparition de Puccini, les artistes de l’Opéra de Lyon, menés par Daniele Rustioni, présentent tout en beauté Madame Butterfly, dans une nouvelle mise en scène d’Andrea Breth.

©Ruth Walz

Crédit photo : Ruth Walz

Quelques questions se posaient à propos des premiers pas au Festival d’Aix-en-Provence de Madame Butterfly. Pourquoi l’œuvre d’abord ? Le centenaire de la disparition de Puccini, le passage surprenant, et réussi, de Tosca mis en scène par Christophe Honoré, en 2019, et la jauge remplie de l’Archevêché pouvaient l’expliquer. L’idée de sortir le chef-d’œuvre de Puccini de son rang absolu d’opéra populaire, aussi ? Là serait la raison alors de le proposer à la metteuse en scène allemande Andrea Breth, qu’on sait apte à affronter les cas pathologiques, les grands malades de l’esprit, en un mot tous les tordus du monde lyrique, comme à Aix déjà le Jakob Lenz de Rihm, en 2019, qui valut à son spectacle le Prix européen du Syndicat de la critique en 2020, et une Salomé de Strauss toute en évanescence en 2022, ou encore les fantômes incertains du Tour d’écrou de Britten à La Monnaie voici quelques mois. Mais c’est en fait pour tomber finalement dans le contre-emploi. Car si Breth joue des fantômes familiaux de la petite geisha et des clichés raffinés d’un Japon traditionnel, vu au prisme des photos d’avant la modernité, elle ne propose rien qui bouleverse notre approche de l’œuvre, qui demeure telle qu’on la connaît, sans ajout nécessaire pour la rendre plus « branchée ».

D’une beauté reposante

Au moins, loin du chromo coloré et sirupeux si fréquent, s’est-elle attachée à en montrer une approche esthétique majeure, mais moins forte, moins imaginative que ce qu’en ont tiré Robert Wilson à Paris, ou Anthony Minghella à New York. Élégant décor de maison traditionnelle, entre bois sombres et panneaux dorés aux graphismes vibrants, signé du toujours excellent Raimund Orfeo Voigt, passage de grues cendrées de papier animées par des danseurs à la démarche irréelle de lenteur, masques et costumes historiquement informés, et comme pâlis par l’âge, signés Ursula Renzenbrink, éclairages ténébreux du maître Alexander Koppelmann : tout le spectacle, poignant de par son exposition finalement traditionnelle des rapports et comportements colonialistes et émotionnels bien sûr, est aussi un enchantement visuel à l’inertie aérienne confortable, mais n’est que cela, et non ce qu’on pouvait en attendre, vu le renom de Mme Breth. Déception ? Pas vraiment, c’est si reposant, la beauté !

Ermonela Jaho majeure

Reste alors le fait bien connu que Butterfly ne repose en fait que sur les épaules d’une interprète, qui se doit d’être majeure pour transcender la soirée. C’est ici le cas, grâce à Ermonela Jaho. Scéniquement, si elle n’a pas les 15 ans du rôle, la présence, la jeunesse, la fraîcheur, la souplesse corporelle (jusqu’à accepter de chanter « Un bel di vedremo » allongée au sol), tout s’allie pour montrer une interprète dédiée depuis longtemps à ce rôle qu’elle domine toujours de tout son arc émotionnel. Vocalement, si le timbre demeure inchangé, à quelques veinures près, les 50 ans venus n’altèrent en rien l’art du chant, avec sa façon de se plier à chaque inflexion de la ligne vocale tout en lui donnant expression et sentiment comme à fleur de gorge. Magnifique leçon de longévité dans un rôle qui ne pardonne pas les rides vocales.

Longévité que n’aura sans doute pas Adam Smith, un peu trop sûr d’un aigu claironnant dont on entend déjà les fragilités à venir, et qui se contente du minimum – de son physique avantageux en fait – pour camper un Pinkerton détestable d’inconséquence, et si peu sensible. Mihoko Fujimura n’a plus, elle, l’ambitus qui faisait de sa Waltraute, de sa Brangaene, de sa Fricka des moments d’exception. Reste la classe, et la discrétion plus que le rentre-dedans. Tant mieux. Le reste de la distribution, avec le Goro de Carlo Bosi en tête, est un sans faute, que domine le superbe Sharpless amical de Lionel Lhote.

Tous sont conduits au triomphe par la baguette de Daniele Rustioni, à la tête des forces vives de l’Opéra de Lyon, qu’il transcende comme à chaque fois. Son Puccini, déjà célébré ici dans Tosca et récemment encore dans La fanciulla del West à Lyon, est d’une fluidité parfaite, et ne cherche ni l’éclat ni l’excès, mais l’émotion discursive. Elle est ce soir au rendez-vous, comme pour dire aussi qu’il n’est nul besoin de propos scénique neuf si cette base-là est assurée. C’est sans doute le secret de Butterfly, et il a été exposé ce soir haut et clair.

Aix-en Provence, théâtre de l’Archevêché, le 8 juillet.