Macbeth à Rouen : Pluie, vapeur et vitesse
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Pour son Macbeth de Verdi à l’Opéra de Rouen, Ambre Kahan déploie un univers de brumes, de transparences et de visions fantastiques qu’investissent la direction vive de Pierre Dumoussaud et une distribution dominée par l’impressionnante Lady Macbeth d’Ekaterina Sannikova.
C’est une aquarelle de Turner qui accueille le spectateur pour le Macbeth de l’Opéra de Rouen. Un paysage gallois plutôt qu’écossais, mais peu importe : derrière ce tulle bien plus large que haut se déroule, comme en cinémascope, le premier tableau de l’opéra de Verdi, comme dans une brume qui correspond idéalement au climat nébuleux du drame shakespearien. La metteuse en scène Ambre Kahan n’a pas choisi la transposition en Ukraine ou au Zanzibar, et elle a eu raison, d’autant que l’Écosse mythique et barbare qu’elle donne à voir n’exclut pas quelques anachronismes calculés : puisque le spectre de Banquo vient d’un autre monde, il fume le cigare, porte habit de soirée et souliers vernis. Robe princesse et manches gigot, Lady Macbeth elle-même ressemble plus à une élégante vers 1900 qu’à une noble Écossaise du Moyen Âge.
Macbeth dans la brume
Là encore, l’essentiel est l’effet général : Pluie, vapeur et vitesse, comme aurait dit Turner, car s’il n’y a pas ici de chemin de fer, il y a en plus de la brume le rythme haletant que Pierre Dumoussaud parvient à imprimer à la partition, soulignant les contrastes et optant pour des tempos très rapides, qui parviennent notamment à ne pas confondre les sorcières avec de simples choristes chantant sur des rythmes dansants.
Les créatures surnaturelles sont toujours une des pierres d’achoppement de Macbeth, et le chef a fort bien su surmonter cet écueil, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, et grâce à la fusion parfaite entre accentus et les chœurs de l’Opéra de Bordeaux, coproducteur du spectacle. Si ces sorcières précises et percutantes échappent au ridicule, c’est aussi, bien sûr, grâce aux costumes et à la chorégraphie imaginés pour l’occasion : guidées par une figure où l’on peut reconnaître Hécate, présente chez Shakespeare, ces silhouettes d’abord noires, puis blanches, ont un miroir en guise de visage.
Ambre Kahan sait aussi déplacer les foules, jouer sur les transparences et sur les lumières (superbe effet ainsi créé pendant « La luce langue »), dans un décor monumental et plein de surprises. Pour ce qui semble être ses premiers pas sur une scène lyrique, la metteuse en scène relève le défi haut la main : sa formation auprès de Thomas Jolly lui aura été précieuse pour aborder un livret shakespearien, tout juste pourrait-on juger un rien envahissantes parfois les citations bilingues projetées sur le décor.
Une distribution de haut niveau
Du côté des solistes, l’Opéra de Rouen a lui aussi réussi son coup (précisons que la distribution qu’on verra à Bordeaux en avril 2027 sera entièrement différente).
On se réjouit d’entendre Lysandre Châlon, même dans une série de petits rôles, en attendant de le retrouver dans des personnages de premier plan. Néstor Galván a peu à chanter en Malcolm, mais ne passe pas inaperçu pour autant. Déguisée en double de Lady Macbeth, Irina Sherazadishvili réussit à s’imposer dans le rôle un peu sacrifié de la suivante. Avec Matteo Roma, Macduff trouve un interprète déjà aguerri, et capable de prêter à son air une richesse de nuances bienvenues.
Peixin Chen prête à Banco une authentique voix de basse, dont le baryton opulent d’Aleksei Isaev se révèle étonnamment proche, avec des couleurs un peu trop uniformément sombres, une émission peut-être trop systématiquement couverte, sans ces éclats qui révéleraient la folie du héros.
En Lady Macbeth, enfin, Ekaterina Sannikova confère toute sa dimension monstrueuse au personnage qui semble dès sa première apparition brûler dans les flammes de l’enfer. Insinuante, fielleuse, elle impressionne par la puissance de son organe, même si, plus proche d’une esthétique postérieure, elle n’a pas l’exactitude dans le trille dont peuvent se prévaloir les interprètes plus belcantistes. Tantôt véhémente, tantôt sournoise, elle restitue les différentes facettes de l’héroïne, et l’on serait curieux de savoir si elle s’est inventée là une voix spécifique (peut-elle chanter de la même manière Butterfly, comme elle l’a fait récemment ?) ; les mélomanes français auront en tout cas l’occasion d’en juger au printemps prochain, lorsqu’elle sera Aksinia dans Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch à l’Opéra Bastille.
Opéra de Rouen, mardi 29 septembre 2026.
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