L’Uomo Femina de Galuppi
L’Uomo Femina de Galuppi revoit le jour pour la première fois depuis 1762 et plonge les relations humaines dans le vertige.

Réptition. Crédit photo : Opéra de Dijon
La princesse Cretidea règne sur une île imaginaire où les femmes ont le pouvoir. Les hommes passent des heures à se maquiller pour leur plaire. Mais le naufrage d’un étranger, Roberto, bouleverse l’équilibre politique de ce royaume misandre. Bien vite l’amour s’en mêle, et d’anciens secrets refont surface, mettant en lumière les conflits entre les sexes : qui commande, qui choisit qui ? qui a le droit d’être infidèle ? Telle est la trame de L’Uomo Femina, un opéra-bouffe des Baldassare Galuppi, recréé pour la première fois depuis 1762.
Vincent Dumestre et le musicologue Jean-François Lattarico ont redécouvert L’Uomo Femina à Venise, pour le livret, et à Lisbonne, pour la partition. Le coup de foudre est immédiat. « En 1762, Venise est à son apogée. C’est le véritable laboratoire des Lumières », souligne le chef du Poème Harmonique. « Galuppi est ami avec Casanova, hautement estimé par Rousseau. »
Galuppi, chouchou des cercles aristocratiques
Compositeur prolixe pour le clavecin et pour la scène, mais relativement peu présent au disque, il est l’un des grands compositeurs vénitiens du XVIIIe siècle, aux côtés de Vivaldi, Albinoni et Marcello. Né à Burano en 1706, Galuppi se distingue par ses talents exceptionnels d’organiste et d’improvisateur, à l’égal d’un Domenico Scarlatti. À 15 ans, il est nommé organiste à Santa Maria Formosa, à Venise, et fait ses débuts en tant que compositeur d’opéra à Chioggia et Vicenza. Quatre ans plus tard, il est appelé à la cour du grand-duc Gastone de Médicis, à Florence, réputée pour son atmosphère libertine. Galuppi y est claveciniste, mais son séjour laisse entrevoir des relations fort en adéquation avec les mœurs du prince florentin.
Sa souplesse et son art de plaire en font rapidement le chouchou des cercles aristocratiques. Sa nomination à des postes prestigieux, tels que ceux de maître de chapelle à la basilique Saint-Marc de Venise, ou à l’Ospedale dei Mendicanti, atteste sa croissante reconnaissance. L’un des moments forts de sa carrière est son séjour à la cour de Catherine la Grande à Saint-Pétersbourg, où il enseigne à des élèves comme Dmitry Bortniansky (1751-1825), futur compositeur de renom. Galuppi reçoit également des honneurs impériaux. En 1782, lors de la visite en Italie du tsar Paul Ier et de son épouse Maria Feodorovna en Italie, il se voit offrir une boîte en or en remerciement de six sonates pour clavecin. À sa mort, en 1785, Gaspare Pacchierotti, célèbre castrat, chante à ses funérailles.
Inversion des valeurs
À Venise, Galuppi a souvent collaboré avec Goldoni, mais le livret de cet opéra est de Pietro Chiari, un auteur moins connu. Bien avant les actuels mouvements féministes, des œuvres comme Lysistrata, ou les légendes d’Omphale et d’Achille travesti, avaient déjà exploré le thème de la soumission des hommes. Ainsi le royaume des Amazones était-il un lieu où assujettir les mâles, avec par exemple à Ercole sul’ Termodonte de Vivaldi. Mais Chiari va bien plus loin. Agnès Jaoui a tout de suite été éblouie par l’œuvre. « J’ai un rapport quasi amoureux avec le XVIIIe siècle, mais là, quel choc ! Goldoni avait déjà écrit pour Galuppi Le Monde à l’envers (1750) où les valeurs sont inversées. Si Chiari emploie les mêmes stratagèmes que dans Così fan tutte, ou dans L’Île des esclaves de Marivaux, rarement le vertige des relations humaines aura été aussi audacieux. »
Sans tomber dans la caricature
L’Uomo Femina est une comédie des stéréotypes, mais comment la restituer sans tomber dans la caricature ou l’excès subversif ?
« Je n’ai mis en scène jusque-là qu’un seul opéra, Tosca de Puccini, une œuvre à l’opposé de ce Galuppi. Ici, nous avançons en terre inconnue, et tout est d’autant plus à inventer qu’il s’agit d’une œuvre présentant un monde à rebours du nôtre. Mais ce ne sera pas une mise en scène revendicatrice, l’opéra étant déjà un manifeste en lui-même. Pour traiter de cette inversion des genres, je n’ai pas voulu d’une esthétique drag-queen, ni de castrats emplumés façon de Farinelli. La question que je me suis posée est plutôt de savoir comment on objective un homme, et comment, nous autres femmes, nous faisons d’eux des objets sexuels. Alors j’ai demandé aux costumières quel était leur rapport à la gent masculine et je leur ai, en quelque sorte, laissé le fil et l’aiguille. Je veux que le trouble que l’on éprouvera soit différent. Un opéra est une création multicéphale, où chacun doit d’abord obéir à la musique. Ces contraintes stimulent notre créativité. »
L’originalité de Galuppi le démarque de ses prédécesseurs. Son Gustavo Primo, composé dans les années 1740, en même temps que La Griselda de Vivaldi, marque son engagement dans le classicisme. « Il anticipe Haydn et Mozart, tout en convoquant l’esprit baroque du théâtre bouffon et les couleurs orchestrales vénitiennes. Pour lui, la musique n’est que théâtre, et le genre buffa lui permet d’éviter les conventions de l’opéra seria, souligne Vincent Dumestre. “Je veux plaire et je veux instruire”, telle était sa devise. Il l’a parfaitement incarnée. C’est cela que nous voulons à nouveau faire résonner, et rayonner, au travers de cette œuvre étonnante »