Lumineux Crépuscule des dieux à Bruxelles
Après l’abandon du projet de Roméo Castelluci et ses exceptionnels Or du Rhin et Walkyrie, Siegfried, mis en scène par Pierre Audi en septembre dernier, avait enchanté (CLASSICA n° 267). Sans atteindre le même niveau d’aboutissement, Crépuscule des dieux achève le cycle avec bonheur.

Crédit photo : Monika Rittershaus
Comme dans chaque volet précédent de ce Ring bruxellois déjà historique, la base de la réussite est musicale, tant la battue d’Alain Altinoglu respire le naturel. Élégante, mobile, chaleureuse, évitant la prétention de revoir le texte sous tel ou tel angle novateur, elle est l’évidence même, et la source d’un plaisir continu qui joue à merveille la séduction et la force de l’adhésion de l’auditeur. Le triomphe fait à l’orchestre (admirablement investi, et heureux de montrer ses qualités instrumentales autant que sa cohésion) et à son chef en dit long sur ce qui est devenu de fait un acte d’amour partagé. La comparaison avec le tout récent Or du Rhin de l’Opéra Bastille n’en est que plus cruelle.
L’équipe vocale
De l’excellente équipe vocale de Siegfried, on retrouve la splendide Brünnhilde d’Ingela Brimberg, belle, noble, magnifiquement servie par les costumes de Petra Reinhardt. Aigu stable, glorieux, prenant. Pas d’annonce, mais on sait la soprano indisposée : c’est le grave, éteint, qui en pâtit, pour mieux projeter l’aigu. Bryan Register, déjà Lohengrin et Tristan à La Monnaie, n’a ni le physique avantageux, ni l’élégance de chant de Magnus Vigilius, son prédécesseur. Solide, sonore, un peu rigide, il se libère dans le récit et la mort au troisième acte. Face à ce couple plus qu’appréciable, Ain Anger, voix noire, projection énorme, mais fatigue passagère, domine de sa stature un Hagen qui manque un peu de trogne. L’Alberich de Scott Hendrix, qui a peu à éructer, fait assez pâle figure. Waltraute sied moins bien qu’Erda à Nora Gubisch. Le Gunther d’Andrew Foster-Williams est excellent, comme la Gutrune de grande présence d’Anett Fritsch, le somptueux trio de Nornes, et le ravissant ensemble de Nixes.
Sur le plateau
Sur le plateau, le projet visuel de Michael Simon reprend les codes abstraits utilisés dans la journée précédente : deux gros parallélépipèdes d’acier poli, mobiles, qui ne sont pas sans évoquer un Ring fameux des années 1960, à Berlin, mis en images par le grand sculpteur Fritz Wotruba, comme les gros volumes suspendus dans l’espace, et admirablement éclairés par Valerio Tiberi, renvoient aux études de formes et de couleurs du Bauhaus. Pierre Audi n’a plus alors qu’à jouer d’un récit lisible, en rien détourné, ni intellectualisé : celui de Wagner conteur, loin de la surcharge de sens contemporaine si fréquente ; parallèlement, la concrétion animale qui domine la chasse et la mort du héros ajoute sa charge symbolique aux nombreux traits et cercles de lumière signifiants. Le tout, sans les fulgurances de Castelluci, offre une beauté tranquille, presque sereine. Marche arrière toute ? Peut-être, selon le regard usuel d’aujourd’hui. Mais, atout majeur, cela se regarde sans prise de tête, sans besoin d’accepter que le metteur en scène sache tout mieux que l’auteur. C’est, en soi, un parti-pris, mais considérable.