Louise à Lyon : abus sur la Butte
Par |
L’été dernier, à Aix-en-Provence, après y avoir incarné Salomé en 2022, Elsa Dreisig était à nouveau l’objet du désir incestueux. Christof Loy avait en effet décidé que, dans sa production de Louise, l’héroïne de Gustave Charpentier (1860-1956) serait une jeune femme victime d’abus de la part de son propre père.
Montmartre et le monde ouvrier sont évacués pour se resserrer sur cet amour paternel excessif, sur ces caresses un peu trop insistantes, et Louise devient ici la fille d’un couple bourgeois – père en costume cravate, mère en tailleur Chanel – qui préfère l’enfermer, elle, dans une institution « spécialisée » alors que c’est son géniteur qui mériterait l’incarcération. Dès lors, la pauvre n’a plus d’autre solution que de s’inventer un ami/amant imaginaire, projection qui superpose l’image paternelle à un de ses médecins.
Décor unique et signification multiple
Ce procédé permet aussi le décor unique qui est successivement salle d’attente d’un hôpital, atelier de couture… Il a pour défaut d’imposer un baisser de rideau intempestif pendant l’interlude orchestral précédant le troisième tableau, avec pour résultat inévitable que le public croit devoir applaudir par-dessus la musique qui continue. Le tableau des cris de Paris devient un assemblage de « paumés » et il faut lire la note d’intention pour comprendre que l’hôpital du premier acte s’est imperceptiblement transformé en hall d’une agence pour l’emploi, les marchands de mouron et autres pois verts, invisibles, n’étant plus que les voix entendues par Louise dans sa tête.
Les surprises des représentations lyonnaises
Coproduit par l’Opéra de Lyon, ce spectacle y arrive en ce mois de janvier, non sans quelques modifications, les unes prévues, les autres pas. Dans la fosse, l’orchestre maison est cette fois dirigé par Giulio Cilona, qui fait sonner l’écriture de Gustave Charpentier, parfois au risque de couvrir les chanteurs, et avec des tempos qui rendent difficile d’énoncer clairement les répliques qui se bousculent dans la scène de l’atelier. Les Chœurs et la Maîtrise de l’Opéra de Lyon se déchaînent dans les scènes de foule, et la prolifération des petits rôles n’a pratiquement pas changé par rapport à la distribution aixoise.
Marianne Croux retrouve avec bonheur Irma et son air superbe. Frédéric Caton et Julie Pasturaud sont de savoureuses figures épisodiques. De gardien de la paix qu’il était à Aix, Filipp Varik est promu Pape des Fous. On remarque aussi qu’Annick Massis a cédé la Balayeuse à Patrizia Ciofi : comme le personnage déclare « je ne regrette rien », on en a fait ici une Piaf en petite robe noire, la soprano italienne composant avec ce qu’il lui reste de voix. On regrettera que, parmi les jeunes artistes non francophones issus du Lyon Opéra Studio, certains n’aient toujours pas compris que le prénom de l’héroïne, pourtant maintes fois répété, ne se prononce pas « Louisse »…
La révélation d’une nouvelle Louise
Si l’aigu n’est plus aussi assuré qu’autrefois, Sophie Koch est une mère tyrannique à souhait, mais émouvante comme il faut dans sa supplique du troisième acte. Après son beau Don Quichotte de Massenet, Nicolas Courjal confirme son adéquation avec ce répertoire, livrant une interprétation saisissante du Père, avec une puissance vocale aussi impressionnante que le dramatisme de son jeu.
Le rôle de Julien est lourd, et Adam Smith en surmonte les écueils haut la main, mais avec des aigus souvent très ouverts, et si la diction est bonne, on se demande s’il n’a pas trop écouté l’intégrale jadis enregistrée par certain ténor étranger dont le français fut toujours celui d’une vache espagnole.
Quant au rôle-titre, Elsa Dreisig n’a hélas pas pu l’assurer, mais l’Opéra de Lyon a réussi le miracle de lui trouver une remplaçante in extremis : alors qu’elle était encore Cupidon d’Orphée aux enfers à Tours quelques jours avant, Gabrielle Philipponet fait mieux que sauver le spectacle, puisqu’elle a su à merveille s’approprier scéniquement et vocalement cette jeune femme un peu godiche que devient ici Louise, poursuivant avec brio un parcours dans l’opéra français où elle a notamment été une mémorable Marguerite.
Puisse Louise revenir enfin au répertoire, puisque l’œuvre dispose désormais non pas d’une, mais de deux titulaires possibles.
Opéra de Lyon, le 29 janvier.







