À travers un partenariat de transmission et d’ouverture culturelle, la Grande boutique mène des actions de durée en Outre-mer avec pour ambition de repérer les jeunes talents et de créer des ponts entre les artistes des deux territoires. Pendant plus de deux semaines les équipes de CLASSICA se sont rendues sur les lieux pour assister à cet événement sans précédent, entre spectacles de danse et de chant lyrique, ateliers destinées à la jeunesse, récitals et rencontres…
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Nous arrivons à l’aéroport de Cayenne le 23 novembre, alors que la saison des pluies s’annonce. La première impression est saisissante : un climat chaud et moite, un taux d’humidité au-delà des 80 % et le mercure qui approche les trente degrés. On nous prévient d’emblée : « Lorsque vous êtes en Guyane, n’évoquez pas la métropole mais l’Hexagone. » Et bien sûr, si « la France » vous échappe, c’est carton rouge… même si l’expression parcourt largement les propos des Guyanais lorsqu’ils désignent leurs compatriotes établis à sept mille kilomètres de chez eux. Car pour beaucoup, le sentiment à l’égard des institutions nationales est celui d’un abandon, d’un désintérêt… En témoignent les manifestations de 2017, qui avaient concentré les attentions médiatiques et braqué les regards hexagonaux sur le territoire.
C’est à cette occasion que Myriam Mazouzi, directrice de l’Académie de l’Opéra de Paris, a rédigé un projet pour développer les activités de la Grande boutique en Guyane. « Chacun peut apporter des réponses, et chacun a la responsabilité de le faire. J’ai souhaité rendre accessibles les missions de l’Opéra de Paris en Guyane. À l’époque, ça n’a intéressé personne. » Rangé dans les placards, le projet de Myriam Mazouzi n’attendait que l’arrivée d’Alexander Neef en septembre 2020 pour sortir de sa léthargie. « Nous avons défini deux axes : la détection des jeunes talents de Guyane en danse et en chant, et le développement du programme OpérApprentis à destination de jeunes en voie professionnelle dans les centres de formation d’apprentissage. »
Solidié et pérennité
Avec l’aide de l’AROP (Association pour le Rayonnement de l’Opéra de Paris), Myriam Mazouzi a sollicité l’attention de Thierry Déau, homme d’affaires martiniquais, président-directeur général de Meridiam, pour un fonds d’investissement à long terme orienté vers le développement durable. Ce grand mélomane s’est engagé aux côtés de l’Opéra à hauteur de trois cent mille euros par an sur une durée de trois ans. Un temps long nécessaire pour amorcer une dynamique solide et pérenne.
Sous les chants ininterrompus des oiseaux locaux, nous sommes reçus le soir de notre arrivée à l’EPCC des Trois Fleuves (établissement public de coopération culturelle inauguré en 2013) à l’est de Cayenne. Yasmina Bellony est directrice de l’institution, elle nous accueille avec enthousiasme et sérieux pour la représentation du ballet de l’opéra. « Ce spectacle est une chance extraordinaire pour notre public, qui ne s’est pas fait prier. » L’auditorium de quatre cent neuf sièges hyper climatisé (on manque le choc thermique à chaque fois que l’on passe la porte) est adossé au conservatoire. C’est un lieu culturel majeur de Cayenne. « Nous recevons des compagnies venues du bassin caraïbe et d’Amazonie. Parfois de l’Hexagone quand c’est possible. » On le comprend rapidement ici, les difficultés liées aux transports (prix des billets d’avion et rareté des vols) sont un obstacle majeur à la vie culturelle en Guyane. « Nous sommes voisins du Suriname et du Brésil, mais les liaisons aériennes sont très compliquées. »
L’idée de venir à Paris
Sur scène, les danseurs de l’opéra présentent deux à deux une série de petites formes face à un public conquis. Le pas de deux du cygne blanc du Lac de Cygnes de Tchaïkovski (Noureev), And… Carolyn d’Alan Lucien Øyen, le pas de deux du Parc de Preljocaj…, mettent notamment à l’honneur les étoiles Stéphane Bullion et Laura Hecquet. Takeru Coste et Marion Gautier de Charnacé offrent quant à eux la création de Nicolas Paul Mémoire de nous deux. Pour les deux jeunes danseurs, interpréter la première de cette chorégraphie à Cayenne est une grande fierté : « Nous avons été déprogrammés cinq semaines pour travailler dessus », souligne la quadrille de 26 ans, regard malicieux et cheveux courts.
À 42 ans, l’étoile Stéphane Bullion arrive tout juste de la production de Mayerling dans le rôle de Rodolphe. Il est économe dans l’expression, pèse ses mots, parle lentement, et son autorité naturelle lui permet de se faire entendre à voix basse : « J’ai fait mes adieux en juin mais j’ai été réinvité il y a quelques semaines. Désormais, j’envisage d’apprendre un nouveau métier. La transmission fait partie de mes envies. »
Sollicité début 2022, Stéphane Bullion a été associé aux premières réflexions : « Pourquoi les danseurs d’ici n’ont-ils pas l’idée de venir à l’Opéra de Paris ? Ils se tournent spontanément vers les États-Unis, le Canada et l’Amérique du Sud. On veut leur montrer que les portes sont ouvertes à Paris, en France et en Europe. » Cinquante et un ateliers sont prévus en chant et danse tout au long du séjour. En binôme avec Muriel Zusperreguy, Stéphane Bullion s’apprête à rencontrer les élèves de quatre écoles de danse pour les faire travailler. Éventuellement pour suggérer à certains de suivre le stage d’été de l’école de danse de l’Opéra, dirigée par Élisabeth Platel.
Une position d’acteurs
Associée au projet de l’opéra en Guyane, Norma Claire est directrice de Touka Danses, l’un des treize centres de développement chorégraphique nationaux. Elle accompagne la création et la formation des danseurs de Guyane, et organise chaque année le festival Danses Métisses dont l’Opéra est partenaire. Nous la retrouvons avec son équipe de sept collaborateurs à quelques kilomètres à l’est de Cayenne, dans une maison typique du quartier résidentiel de Rémire-Montjoly. « Nous avons quitté nos locaux de Cayenne car les environs étaient dangereux pour les employés le soir », nous explique notre hôte. Comme à Cayenne, des grilles recouvrent l’intégralité des portes, fenêtres et balcons. Sur la terrasse, un décor en bois noir est en cours de construction, il sera présenté avec le spectacle « Miracles », neuf jours plus tard. Norma Claire a créé sa compagnie en 1992. Elle est revenue en Guyane après vingt ans de travail artistique en métropole et en Europe.
En quelques mots, elle brosse le portrait de la Guyane, sans détour, sans complaisance, et avec une immense générosité. Une démographie galopante, des vagues de crises marquées par une délinquance très forte, des quartiers construits en urgence, un manque cruel d’infrastructures (routes, hôpitaux, écoles, établissements de formation…), une jeunesse débordante avec plus de 50 % de la population âgée de moins de 30 ans et un immense potentiel artistique, notamment dans le hip hop.
« Préparer des jeunes à devenir des animateurs locaux, c’est aussi leur donner une position d’acteurs dans leurs quartiers. Ça permet de les responsabiliser, et de les aider à retrouver une place sociale. Ils se repositionnent ensuite pour prendre des engagements plus vastes. » Norma Claire nous confie également le désarroi des Guyanais à l’égard de la métropole : « Il n’y a pas de curiosité pour les départements d’Outre-mer, on est habitués à voir des gens débarquer ici, puis repartir. »
Se confronter au monde
De retour à Cayenne, nous rencontrons Michaëlle Ngo Yamb Ngan, la directrice du Conservatoire à Rayonnement Départemental de Cayenne, qui accueille près de mille trois cents élèves inscrits en musique, danse et théâtre. « Nous aimerions œuvrer davantage sur le territoire pour mener à bien nos missions », confie cette flûtiste de formation, née en Guyane et diplômée du conservatoire d’Orléans. Elle considère le partenariat avec l’Opéra de Paris comme une passerelle nécessaire à la dynamisation de l’environnement artistique et culturel. « L’opéra est très loin de l’imaginaire de nos élèves. Nous souhaitons que la venue des danseurs et des chanteurs les aide à se confronter au monde, à avoir confiance. Car nous sommes très loin. De tout. »
Une matinée libre nous donne l’occasion de découvrir le centre de Cayenne, son marché débordant de joie et d’énergie dont on peine à s’extraire, tant les objets, l’agitation, le bruit des tambours et des chants traditionnels nous réjouissent. Puis nous retrouvons l’auditorium des Trois Fleuves où la mezzo-soprano Marie-Andrée Bouchard-Lesieur et le baryton Timothée Varon s’apprêtent à présenter leur récital devant les enfants de plusieurs écoles : Le Barbier de Séville, Don Giovanni, Les Puritains, Carmen, La Périchole, Un violon sur le toit, La Veuve joyeuse… un répertoire large, balayant toutes les langues et toutes les époques. À l’issue du concert, la salle est en liesse, galvanisée par l’intensité des interprétations et la complicité évidente des deux chanteurs.
Timothée Varon est originaire de la Réunion, il connaît le sentiment d’un horizon rétréci que l’on peut éprouver sur des territoires éloignés. Comme lui, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur a fréquenté l’Académie de l’Opéra de Paris. Elle insiste sur la centralisation très forte de la vie artistique française : « Que l’on soit de Corse, de Bordeaux ou de Guyane, on apprend dans les conservatoires que la formation professionnelle n’a lieu qu’à Paris, loin de nos familles. À trois heures de route ou bien à dix heures d’avion. »
Danseurs et pianistes sans limites
Le duo prévoit de rencontrer les élèves du conservatoire de Cayenne, ceux de l’Institut de Formation aux Disciplines Musicales de Cayenne, ceux des classes à horaires aménagés du collège Réeberg Néron… et le finaliste au concours Voix d’Outre-mer qu’Alexander Neef a fait travailler la veille ! Repérer des talents et montrer la magie du théâtre à l’opéra, c’est ce qu’entreprennent Marie-Andrée Bouchard-Lesieur et Timothée Varon : « Les professeurs nous ont demandé de leur montrer des choses qu’ils ne connaissaient pas en tant que pédagogues. Nous prévoyons de passer du temps avec chaque élève pour les guider au mieux. »
Le lendemain, le même programme est présenté au public guyanais. Deux nouveautés nous surprennent : le piano, admirablement dompté par Jeff Cohen, est (presque) parfaitement accordé – l’humidité a été chassée grâce à une grosse barre chauffante, placée toute la journée dans l’instrument. Et le baryton se déplace pieds nus, puis en béquilles pour ses derniers rappels… on apprend le lendemain que l’impressionnant gonflement rouge n’était rien d’autre que l’effet d’une morsure de serpent, rencontré en plein cœur de Cayenne.
Le dernier jour avant notre départ, l’équipe est appelée à Saint-Laurent-du-Maroni, à la frontière du Suriname et à trois heures de route du chef-lieu. Comme partout ailleurs, la voiture est le seul moyen de transport car aucun train n’assure la liaison entre les villes. À l’école de musique et en plein air, Jeff Cohen et les danseurs Takeru Coste et Marion Gautier de Charnacé rencontrent les petits élèves pianistes et les danseurs de hip hop « jeunes sans limites », sidérants d’énergie. Certains ne parlent pas français, et pour la très grande majorité, l’Opéra de Paris appartient à un univers parallèle, parfaitement inconnu.
Sur le trajet du retour, tandis que la route nous réserve son lot de voitures calcinées, laissées à l’abandon, des pères Noël et bonhommes de neige lumineux nous saluent poliment, sans doute accablés par la chaleur mais heureux d’assister à autant de mouvement et d’animation.