À Venise, un Lohengrin sans Moyen Âge

Published On: 22 avril 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

À la Fenice, Damiano Michieletto déconstruit le mythe wagnérien dans une lecture symbolique et contemporaine, à rebours de l’enchantement récemment célébré à Baden-Baden.

Après trente-sept ans d’absence, Lohengrin revient au Teatro La Fenice dans la mise en scène de Damiano Michieletto, créée quelques mois plus tôt à l’Opéra de Rome. Rien ici de la chevalerie médiévale ni du pittoresque romantique : l’univers visuel, conçu par Paolo Fantin, se réduit à une vaste paroi courbe de bois, espace mental plus que lieu dramatique, dont la nudité impose d’emblée une lecture distanciée.

Quelques objets suffisent à structurer le récit : une baignoire emplie d’eau, image troublante du fleuve où aurait disparu Gottfried ; un petit cercueil blanc, dans lequel ne subsistent que des plumes de cygne ; et surtout l’omniprésence de l’œuf, motif central de cette lecture. Loin de toute tentation illustrative, Michieletto construit un théâtre de signes, presque clinique, où chaque élément agit comme un révélateur des tensions intérieures plutôt que comme un simple accessoire narratif.

L’œuf ou le mystère détruit

C’est autour de cette image que s’organise toute la dramaturgie. Lohengrin est une énigme, un être dont l’origine doit rester inaccessible. L’œuf en devient la métaphore : clos, fragile, porteur de vie autant que de secret. En exigeant la vérité, Elsa cède à la tentation de savoir – attisée par Ortrud – et commet un geste irréversible. Briser l’œuf, c’est anéantir ce qu’il contient.

La proposition, d’une remarquable cohérence, déplace ainsi le centre de gravité de l’œuvre : du conte chevaleresque vers une méditation presque philosophique sur le désir de connaissance et ses conséquences. Le geste de Michieletto n’est jamais gratuit : il installe une tension continue entre révélation et destruction, entre amour et lucidité. À cet égard, le contraste est saisissant avec le récent Lohengrin du Festspielhaus Baden-Baden, dirigé par Joana Mallwitz, qui privilégiait au contraire une atmosphère d’enchantement et une lisibilité presque narrative de l’œuvre. Là où Baden-Baden éclairait le mythe, Venise en expose les failles.

Une direction musicale ample et incarnée

À Venise, la direction de Markus Stenz adopte une tout autre voie. Loin de la transparence analytique et du raffinement chambriste entendus récemment en Allemagne, Stenz privilégie une respiration large, un cantabile généreux et un élan romantique assumé. Les grandes arches wagnériennes trouvent ici un déploiement naturel, sans précipitation, avec un sens du flux dramatique qui maintient constamment la tension.

L’orchestre de la Fenice répond avec un engagement remarquable : les cuivres, en particulier les trompettes, impressionnent par leur homogénéité et leur éclat, tandis que les cordes savent ménager des zones de respiration plus lyriques. Cette lecture, sans chercher la modernité à tout prix, assume une certaine tradition, mais la porte avec une conviction communicative.

Un héros plus héroïque que poète

Le choix de Brian Jagde dans le rôle-titre confirme cette orientation. Après un début incertain – un « Mein lieber Schwan » attaqué avec prudence et peu de relief –, le ténor trouve progressivement ses marques dans une approche résolument héroïque. La projection est solide, l’émission franche, mais la ligne reste souvent tendue vers le seul éclat, au détriment des demi-teintes et du mystère du personnage.

La comparaison s’impose ici avec Piotr Beczała, entendu récemment à Baden-Baden, dont l’interprétation privilégiait la noblesse du phrasé et une palette dynamique plus nuancée. Deux visions irréconciliables : d’un côté, le chevalier lumineux et presque humain ; de l’autre, une figure plus affirmée, mais aussi plus monolithique.

À ses côtés, Dorothea Herbert campe une Elsa sensible et crédible, au timbre lumineux, même si une fatigue perceptible affleure dans le dernier acte. Le duo maléfique formé par Claudio Otelli et Chiara Mogini privilégie l’impact dramatique, parfois au détriment de la subtilité vocale. En revanche, Anthony Robin Schneider (roi Heinrich) et Äneas Humm (le héraut) imposent une élégance de ligne et une autorité scénique particulièrement bienvenues.

Un succès contrasté mais révélateur

Renforcé par le Hungarian National Male Choir, le chœur de la Fenice offre une prestation solide, malgré quelques décalages. L’ensemble contribue pleinement à la densité dramatique de la soirée, notamment dans les grandes scènes chorales.

Accueilli par une salle presque comble, le spectacle remporte un succès globalement chaleureux, bien que marqué par quelques départs après le deuxième acte — signe d’une réception qui reste partagée.

Au total, ce Lohengrin s’impose moins comme une relecture séduisante que comme une proposition rigoureuse et pensée, qui interroge frontalement le mythe. Là où Baden-Baden proposait un rêve encore intact, Venise montre ce qu’il en coûte de vouloir le percer à jour : non pas la révélation, mais la perte.

Venise, Teatro La Fenice, le 12 avril 2026

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