Lise Davidsen ne convainc pas dans son récital Verdi
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Dans son premier récital entièrement consacré à Verdi, Lise Davidsen déploie une voix spectaculaire, mais trop uniforme pour rendre la diversité et la complexité de ses personnages. Edward Gardner ne parvient pas davantage à insuffler aux scènes une véritable tension dramatique.
Voici le premier récital entièrement consacré à Verdi par Lise Davidsen. La « déesse nordique », ce « diamant qu’il reste encore à polir », comme l’ont qualifiée certains de nos confrères, s’y confronte évidemment à la mémoire de Birgit Nilsson. Cette autre divinité septentrionale du chant, à défaut de révolutionner ce répertoire, nous a laissé, au moins, un Bal masqué (avec Solti, Decca, 1960-1961), un Macbeth (avec Schippers, Decca, 1964), une Aïda (avec Mehta, Decca, 1967) de grand style, sinon définitifs, sans compter un récital assez semblable, dirigé par Argeo Quadri (Decca, 1962), où elle chante Eboli (« O don fatale »), dans Don Carlo, plutôt qu’Elisabetta, qui convenait moins à son tempérament.
Une voix spectaculaire, mais une diction et des couleurs limitées
La comparaison ne tourne pas à l’avantage de la cadette. Davidsen y expose certes à plein ses immenses moyens, d’une voix d’acier fuselée, mais trop droite, et d’une ligne glorieuse, lissée en legatos inépuisables. Cela suffit-il à en faire une verdienne ? On en doute. L’italianité lui fait défaut, d’abord par la prononciation, imparfaite, qui dissout les consonnes et se brouille dès que le débit s’accélère ou que la tessiture monte : bref, on comprend un mot sur quatre. Le seul mot français du récital, « Fontainebleau », dans « Francia nobile suol » de Don Carlo, est un massacre, ce qui est fâcheux s’agissant d’Elisabetta, fille tout de même d’Henri II !
Ce désordre linguistique se conjugue à une indifférence aux mots, à la manière de les faire chanter, de prendre appui sur eux, de les mettre en relief à l’instinct dans de longues phrases, bref, de donner vie, couleur et sens à ce qu’elle chante. Elle n’y propose guère autre chose que laisser filer sa grande voix, l’œil rivé sur la barre de mesure, en abaissant le manomètre des couleurs, des nuances (essentielles dans ces pages qu’il faut varier constamment), et de la dynamique au degré le plus réduit et le plus uniforme.
En outre, la charpente de la voix, soutenue par une technique de diaphragme souvent incertaine, manque de consistance dans un bas médium assez sourd, et élude tout recours au registre de poitrine, ce qui affadit le chant et en réduit le spectre expressif. Dès que la nuance piano est requise dans le médium et l’aigu, la voix, déjà gutturale, tend à se pincer et à s’aigrir. Elle peine également à négocier les notes brèves séparées par des soupirs ou demi-soupirs, comme dans « Ma dall’arido stelo divulsa » du Bal masqué, dont elle ne sait que faire.
Des héroïnes verdiennes trop peu incarnées
Elle dessine donc à traits d’airain les portraits indifférenciés de cinq bonnes filles dépassées par une avalanche de malheurs qu’elles subissent passivement. Cela peut passer dans des pages élégiaques comme « Morrò, ma prima in grazia » du Bal (où malheureusement le magnifique violoncelle de Kristina Blaumane n’a aucune peine à lui voler la vedette) ou le « Non pianger » de Don Carlo, mais le reste demeure expressivement scolaire. Derrière ces figures imposées, on peinera à discerner des visages, des reflets de l’âme, des traits de sensibilité ou de psychologie personnels qui leur insuffleraient les frémissements, les pigments et les couleurs de la vie.
Sa Lady Macbeth impavide et superficielle (nul doute qu’elle la rodera sur les planches du Met) dévide les notes et négocie passablement les vocalises sans refléter rien des frustrations, des ambitions, des démesures, des délires, du démonisme, des visions, des remords ou de la désagrégation mentale que Verdi et Shakespeare y ont exaltés. Dès sa lecture de la lettre (« Nel dí della vittoria ») pathétique de platitude, on est édifié. Mieux vaut zapper la scène de somnambulisme, malgré toute la bonne volonté qu’elle met à tenter de nuancer et un beau ré bémol suraigu délivré piano, mais pas « come un fil di voce » selon l’exigence de Verdi.
Des émotions à distance
La scène du gibet du Bal masqué « Ecco l’orrido campo », très dramatique, la trouve plus à son affaire, mais le prosaïsme et la lecture à vue y brident la nervosité ou le romanesque. Et quelle banalité dans la cadence finale !
Dans la scène du cloître de La Force du destin, c’est une Walkyrie qui sonne à la porte en s’adressant à Dieu ou à la Vierge Marie avec bien plus d’impudence que d’abandon, et non une désespérée à bout de force. Ici, la Tebaldi des grands jours, synthèse idéale entre un timbre sublime et une expressivité, certes retenue, mais poignante, n’en aurait fait qu’une bouchée. On ne s’étonnera pas de l’absence de « Pace, pace mio Dio », gravé dans un récital antérieur.
La scène au tombeau de Charles Quint de l’acte final de Don Carlo reste de bout en bout d’une froideur sculpturale sans profondeur ni grandeur (malgré d’impressionnants fortissimos), mais l’évocation centrale de l’enfance en France manque totalement de recul, de naturel (la ligne trop raide s’embrouille dans les sinuosités du texte), de cette tendresse nostalgique qui en fait tout le prix.
On peine enfin à discerner quelque nuance dans les conflits existentiels de son Aïda, ni vraiment tragique, ni vraiment recueillie à la fin (« Numi, pietà »), malgré une réelle, mais schématique, éloquence (écouter la mobilité expressive de Caballé ou de Leontyne Price !).
Edward Gardner ne parvient pas à faire sortir la soprano de sa réserve
Au pupitre, Edward Gardner, excellent chef d’estrade, moins convaincant à l’opéra (son récent Vaisseau fantôme, chez le même éditeur, avec, déjà, Davidsen, n’a pas fait date, loin s’en faut, sans compter ses Salomé et Elektra désastreuses chez Chandos) tire rapidement à la ligne et enfile des perles par moments rehaussées de sursauts ou de flonflons, plutôt que de contextualiser chacune de ces scènes qui, sorties de leur continuité dramatique, devraient prendre vie pour que l’auditeur les perçoive autrement que comme des pages abstraitement isolées. Il échoue à tisser autour de la voix une architecture miniature, une atmosphère, des textures différenciées et enveloppantes, à électriser un phrasé pour pousser au-delà de sa zone de confort une chanteuse dont il connaît le caractère réservé. Lise Davidsen, bien stimulée, peut pourtant déployer une personnalité artistique d’une toute autre envergure à la scène comme en atteste sa bouleversante Elisabeth de Tannhäuser à Bayreuth (Deutsche Grammophon, 2019).
À format vocal égal, et pour rester dans ce qui est comparable (n’évoquons pas les mânes des mythiques Callas, Caballé, Margaret Price, Leontyne Price, Bumbry, Verrett, Dimitrova, Gencer ou quelques autres), on retrouvera, magnifié, tout ce qui manque ici dans des récitals Verdi de tragédiennes lyriques aussi différentes qu’Eileen Farrell, Inge Borkh ou Gré Brouwenstijn. De nos jours, des sopranos spinto artistiquement plus matures telles que Saioa Hernández ou Anna Pirozzi, voire Sondra Radvanovsky y tiennent, fort justement, le haut du pavé.
Informations pratiques
- Compositeur : Giuseppe Verdi (1813-1901)
- Œuvres : airs et scènes extraits de Macbeth, Un Bal masqué, La Force du destin, Don Carlo et Aïda
- Interprètes : Lise Davidsen (soprano), Apollo Voices, Orchestre philharmonique de Londres, Edward Gardner (direction)
- Label : Decca 487 2241 (1 CD)
- Date d’enregistrement : 2025
- Durée : 1 h 08 min
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