Voyages intérieurs : dix étapes dans l’univers du lied romantique
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Au cœur du romantisme allemand, le lied transforme le poème en expérience musicale. Nourri par Goethe, Heine, Eichendorff et tant d’autres, il explore les paysages de la nature comme ceux de l’âme. De Mozart à Brahms, cette playlist retrace l’histoire d’un genre où la voix et le piano s’unissent pour refléter les rêves, les souvenirs, la solitude, les passions et les tourments.
L’histoire du lied couvre un large XIXe siècle d’expression germanique. Ce genre musical vocal s’épanouit dans le contexte du romantisme européen et compte un nombre considérable de chefs-d’œuvre dans lesquels s’unissent musique et poésie. Héritier des chants populaires allemands et de la tradition poétique germanique, le lied associe une voix soliste à un accompagnement (le plus souvent) de piano. Son développement est favorisé par l’essor de la bourgeoisie, la pratique musicale domestique et l’intérêt croissant pour la littérature, l’expression de l’âme, mais aussi l’exaltation du sentiment national.
Le lied romantique évoque essentiellement la nature, l’amour, la solitude, le voyage, le rêve, la nostalgie et la mort. Ces sujets reflètent la sensibilité romantique, marquée par la quête d’absolu, l’exploration du monde intérieur et la fascination pour les paysages vus comme miroirs des émotions humaines. Les poèmes mis en musique sont souvent issus d’auteurs majeurs tels que Johann Wolfgang von Goethe, Joseph von Eichendorff et Heinrich Heine.
Franz Schubert passe pour l’artisan du développement du lied romantique, notamment grâce à ses cycles de lieder comme La Belle Meunière et Le Voyage d’hiver. Il est suivi par Robert Schumann et Johannes Brahms, qui enrichissent davantage le genre. Dans le lied, le piano joue un rôle essentiel : loin d’être un simple accompagnateur, il participe à la narration et à l’expression poétique.
Mais le lied n’a pas attendu le XIXe siècle pour se faire entendre. Les écoles dites « de Berlin » qui assemblaient, entre autres, Carl Philipp Emmanuel Bach, Johann Philipp Kirnberger, Johann Friedrich Reichardt et Carl Friedrich Zelter favorisaient un chant simple, naturel et facile à interpréter, proche du style populaire.
La période allant de la fin du XIXe siècle au début du XXe, qui prolonge les générations romantiques et réunit, entre autres, Mahler, Wolf, Strauss, Zemlinsky, Schoenberg et Berg, fera l’objet d’une prochaine playlist.
1/ Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Das Veilchen (La Violette), K. 476
Poème de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832)
Ce lied, composé en 1785, raconte le destin d’une petite fleur de prairie. Elle rêve d’être remarquée, cueillie et portée à son sein par une jeune bergère dont elle admire la beauté. Mais elle ne la voit pas et l’écrase accidentellement. La violette meurt, mais avec bonheur, car elle a péri sous les pas de celle qu’elle aimait.
En moins de trois minutes, Mozart condense une scène tragique dont la musique suit la progression, de l’humeur pastorale au drame final. Drame auquel Mozart ajoute quelques vers compatissants (ou ironiques ?) : « La pauvre violette ! / C’était une adorable violette ! »
- Version recommandée : Juliane Banse (soprano), András Schiff (piano) / (ECM, 2001)
2/ Ludwig van Beethoven (1770-1827)
An die ferne Geliebte (À la bien-aimée lointaine), op. 98 : 6. « Nimm sie hin denn, diese Lieder… » (« Reçois donc ces chants »)
Poèmes d’Alois Jeitteles (1794-1858)
Beethoven, que l’on n’associe pas spontanément à la voix, composa néanmoins quelque quatre-vingt-dix lieder tout au long de sa vie, sans tenir compte de la centaine d’arrangements d’airs populaires irlandais, gallois et écossais. Le cycle de six lieder À la bien-aimée lointaine, daté de 1816, occupe une place particulière dans l’histoire du genre puisqu’il serait le premier à être conçu comme un tout, un récit en évolution et non l’addition de numéros indépendants. Le sujet de l’amoureux éloigné de l’objet de ses sentiments ne pouvait que parler à un Beethoven aux passions contrariées. Le cycle exprime l’expérience de l’absence et du désir.
Le poète, seul dans la nature, imagine le pays lointain où demeure la femme aimée. Il confie aux éléments le soin de lui transmettre ses sentiments. Dans le dernier lied, le poète s’adresse directement à l’aimée. Beethoven y fait réentendre la musique du premier lied, créant ainsi une forme circulaire unificatrice. Dans l’ensemble du cycle, le rôle du piano dépasse celui d’un simple accompagnateur et installe le paysage émotionnel.
- Version recommandée : Olaf Bär (baryton), Geoffrey Parsons (piano) / (Warner Classics, 1992)
3/ Carl Maria von Weber (1786-1826)
6 Lieder, op. 15 : 2. « Klage » (« Plainte »)
Poème de Karl Friedrich Müchler (1763-1857)
L’auteur d’un des premiers opéras romantiques allemands (Der Freischütz) composa régulièrement des lieder (une centaine) qui rappellent son don mélodique mais restent méconnus. Le poète Wilhelm Müller dédicaça pourtant à Weber le second volume de ses Gedichte aus den hinterlassenen Papieren eines reisenden Waldhornisten (Poèmes extraits des papiers laissés par un corniste itinérant), dans lesquels Schubert puisera les textes du Voyage d’hiver, qu’il voyait comme « le maître du lied allemand ».
Œuvre d’un Weber d’une vingtaine d’années, les six lieder de l’opus 15 ne cherchent pas l’unité. « Klage », qui doit être interprété Allegro con fuoco e energia, propose une réflexion, plutôt amère, sur la condition humaine et s’ouvre par ces mots : « Notre vie est un combat incessant ». L’amitié et l’amour déçoivent et, au terme de l’existence, ne demeure que la douleur.
- Version recommandée : Hermann Prey (baryton), Leonard Hokanson (piano) / (Warner Classics, 1977)
4/ Carl Loewe (1796-1869)
Herr Oluf (Sire Olaf), op. 2 n° 2
Poème de Johann Gottfried Herder (1744-1803)
Exact contemporain de Schubert, Loewe a, comme lui, laissé une impressionnante collection de pièces vocales : près de cinq cents. Et il s’est notamment illustré dans le domaine de la ballade, genre vocal narratif qui raconte une histoire inspirée de légendes populaires, de récits médiévaux ou d’événements fantastiques ou surnaturels. Plus développé qu’un lied, la ballade fait intervenir différents personnages.
Inspiré d’une légende danoise, Herr Oluf (1821) présente ainsi la rencontre fatale entre un chevalier, la veille de son mariage, et la reine des Elfes. Elle tente de le séduire mais il résiste. Elle le maudit et il meurt en rentrant chez lui.
La musique de Loewe restitue clairement ces différents épisodes, la danse des elfes, la figure séduisante et inquiétante de leur reine, la chevauchée d’Oluf.
- Version recommandée : Thomas Quasthoff (baryton), Norman Shetler (piano) / (Warner Classics, 1989)
5/ Franz Schubert (1797-1828)
Gretchen am Spinnrade (Marguerite au rouet), D. 118
Poème de Johann Wolfgang von Goethe
Comment réduire les quelque six lieder de Schubert à un seul titre ? Impossible, évidemment. Gretchen am Spinnrade (Marguerite au rouet) se montre pourtant représentatif de son auteur et passe pour une œuvre fondatrice de l’histoire du lied romantique. Composé en 1814 alors que Schubert n’avait que 17 ans, il met en musique un extrait du Faust de Goethe. Marguerite (Gretchen), seule à son rouet, pense à Faust dont elle est éprise. Elle essaie de mener à bien sa tâche mais elle ne peut maîtriser ses pensées qui évoquent le visage, la voix et le baiser de Faust.
« Mon repos est perdu / Mon cœur est lourd / Je ne le retrouverai jamais plus » chante-t-elle au tout début. Alors que le ton se fait plaintif, le piano, invariablement, inexorablement, répète les mêmes notes comme tourne le rouet. Ce mouvement obsessionnel fait écho aux troubles de l’âme. Il s’interrompt brusquement lorsque Gretchen évoque le baiser de Faust :« Und ach, sein Kuss ! » (« Et ah ! son baiser ! »). Le temps semble suspendu. Puis le rouet repart et reprend sa course sans fin.
- Version recommandée : Christa Ludwig (mezzo-soprano), Irwin Cage (piano) / (Deutsche Grammophon, 1973)
6/ Felix Mendelssohn (1809-1847)
6 Lieder op. 34 : 2. « Auf Flügeln des Gesanges » (« Sur les ailes du chant »)
Poème de Heinrich Heine (1797-1856)
Le compositeur surdoué, le Mozart du XIXe siècle, ne pouvait ignorer le domaine du lied. Aussi enrichit-il le répertoire d’une bonne centaine de titres qui restent peu entendus de nos jours. Par son charme mélodique irrésistible, Auf Flügeln des Gesanges (1836) est cependant le plus célèbre. Mendelssohn reste, par la simplicité du ton, sa partie vocale syllabique, son accompagnement régulier d’un piano qui pourrait se transformer en harpe, proche de la mélodie populaire. Nous sommes bien loin du drame, du désespoir, des conflits intérieurs d’un Schubert ou d’un Schumann. Il est vrai qu’il est ici question d’un Orient de rêve vers lequel vont s’envoler les amoureux pour s’étendre « sous le palmier » et s’abreuver d’amour et de paix.
- Version recommandée : Barbara Bonney (soprano), Geoffrey Parsons (piano) / (Warner Classics, 1991)
7/ Robert Schumann (1810-1856)
Dichterliebe (Les Amours du poète), op. 48 : 4. « Wenn ich in deine Augen seh’» (« Quand je vois tes yeux »). 5. « Ich will meine Seele tauchen » (« Je veux plonger mon âme »).
Poèmes de Heinrich Heine.
C’est dans un état d’exaltation créatrice lié à son amour pour Clara Wieck, qui deviendra son épouse, que Schumann compose, en 1840, des dizaines de lieder. Les seize titres du Dichterliebe en constituent sans conteste l’une des réalisations les plus abouties et, tout simplement, l’une des plus œuvres les plus profondes de Schumann, aussi délicate que bouleversante. Il s’agit bien sûr, romantisme oblige, d’une histoire d’amour brisée, d’un poète qui voit celle qu’il aime en épouser un autre.
Le récit commence par « Le merveilleux mois de mai » et la nature qui éclot. Mais peu à peu le poète confesse que son amour est à sens unique, s’avoue « triste et malade » et finira par envisager « un cercueil grand et lourd » pour y enfermer son amour et sa douleur.
Accompagnateur, le piano se fait aussi commentateur du texte et du chant et assure la liaison entre les différents épisodes qui alternent rêves, souvenirs et visions et explorent la fragilité émotionnelle avec une grande délicatesse.
- Version recommandée : Julian Prégardien (ténor), Eric Le Sage (piano Blüthner, 1856) / (Alpha Classics, 2018)
8/ Franz Liszt (1811-1886)
Die Loreley (La Lorelei), S. 273/2
Poème de Heinrich Heine
Loreley (ou Lorelei) désigne un rocher qui domine le Rhin, à proximité de la ville de Saint-Goarshausen, en Allemagne (Rhénanie-Palatinat), où sévit un courant très violent et sont immergés de nombreux rochers causant ainsi de nombreux naufrages. Loreley est aussi le nom d’une nymphe, cousine des sirènes de la mythologie grecque, qui séduit les bateliers par ses chants et les fait périr. Le poème de Heine (1824) a assuré sa notoriété, relayée par les musiques de Clara Schumann, Fibich, Gade, Raff… Bruch consacra un opéra à ce personnage mystérieux.
Dans ce texte, le narrateur contemple le Rhin au crépuscule et imagine la mystérieuse créature, parée de bijoux d’or et coiffant sa chevelure d’or.
Après une introduction au piano qui installe le décor et une première strophe qui annonce « un conte des temps anciens », le récit commence à la deuxième strophe : l’air frais, le soleil couchant, le calme débit du fleuve. La cinquième strophe (à 3′ 45) précipite les événements : les écueils surgissent, les vagues mugissent, le navire chavire. Dans ce lied de 1841, que Liszt orchestrera dans les années 1850, le mélange du réel et du surnaturel laisse deviner les amours impossibles.
- Version recommandée : Jonas Kaufmann (ténor), Helmut Deutsch (piano) / (Sony Classical, 2020)
9/ Richard Wagner (1813-1883)
5 Wesendonck-Lieder : 3. « Im Treibhaus » (« Dans la serre »)
Poèmes de Mathilde Wesendonck (1828-1902), orchestration de Felix Mottl (1856-1911)
L’unique recueil de lieder de Wagner doit sa notoriété autant à sa qualité musicale qu’à son origine. En cette année 1857, Wagner est hébergé, avec son épouse, par le couple Wesendonck, au bord du lac de Zurich. Otto Wesendonck est un ami et mécène de Wagner. Mathilde, son épouse, écrit de la poésie. Richard et Mathilde auront une liaison qui tuera l’avenir du couple Wagner. Conçus pour voix féminine et piano, ces lieder seront ensuite orchestrés : Wagner confie « Traüme » à un orchestre de chambre tandis que le chef d’orchestre Felix Mottl arrangera les quatre autres.
Comme « Traüme » (Rêves), « Im Treibhaus » peut être entendu comme un travail préparatoire à la composition de l’opéra Tristan et Isolde : il annonce en effet le prélude du troisième acte.
Le poème décrit des plantes exotiques enfermées dans une serre, nostalgiques de leurs terres d’origine. « Notre patrie n’est pas ici » leur affirme le poète, exprimant ainsi à demi-mots son désir inassouvi et sa souffrance intérieure. Wagner choisit un tempo lent et un accompagnement brumeux (nombreux chromatismes) qui installent une atmosphère suspendue et une impression d’immobilité, propices à la méditation intérieure.
- Version recommandée : Christa Ludwig (mezzo-soprano), Orchestre Philharmonia, Otto Klemperer (direction) / (Warner Classics, 1962)
10/ Johannes Brahms (1833-1897)
Zwei Gesänge (Deux Chants), op. 91 : 1. « Gestillte Sehnsucht » (« Nostalgie apaisée »)
Poème de Friedrich Rückert (1788-1866)
Le texte de Rückert décrit un paysage du soir baigné de lumière dorée où les vents et les oiseaux semblent inviter le monde au sommeil. Face à cette sérénité de la nature, le poète se demande pourquoi son désir ne connaît jamais le repos. Le véritable apaisement ne s’accomplira que lorsque le regard cessera de se perdre vers les horizons lointains et acceptera la finitude de l’existence.
Pour ce texte qui met en tension une paix contemplative et un désir inassouvi, Brahms choisit d’ajouter au piano un alto, instrument dont il appréciait le timbre chaud et velouté. Il parvient ainsi à un équilibre parfait entre musique de chambre et lied.
Comme dans de nombreuses pages de sa maturité (1883), Brahms privilégie les atmosphères crépusculaires, les sonorités fondues, un tempo lent (Adagio espressivo), des lignes souples et enveloppantes. Il traduit avec subtilité le mot allemand Sehnsucht, difficile à traduire, mêlant nostalgie, aspiration et désir d’absolu dans cette mélodie que l’on peut considérer comme une méditation sur le vieillissement et le temps qui passe.
- Version recommandée : Anne Sofie von Otter (mezzo-soprano), Nils-Erik Sparf (alto), Bengt Forsberg (piano) / (Deutsche Grammophon, 1989)
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