Les Noces de Figaro à Salzbourg, confié à la dextérité de Martin Kušej, et à la baguette dynamique de Raphaël Pichon. Un voyage au sommet du répertoire, à consommer sans modération. Mais pas toujours sans critique…

Les Noces du Figaro 2023 : Sabine Devieilhe (Susanna), Krzysztof Baczyk (Figaro) © SF/Matthias Horn
Les Noces du Figaro 2023 : Sabine Devieilhe (Susanna), Krzysztof Baczyk (Figaro) © SF/Matthias Horn

Cinq nouvelles productions lyriques – sans aucune reprise, contrairement à l’an dernier – trois opéras en concert, en sus des nombreux concerts d’orchestres, Liederabende et autres soirées de solistes majeurs, et d’un théâtre qui offre Lessing, Brecht, Haneke et Fallwickl, et bien entendu l’immuable Jedermann de Hofmannsthal, occasion de célébrer les 150 ans de la naissance et les 80 ans de la disparition de l’un des fondateurs du festival, Max Reinhardt, qui en avait assuré la création locale en 1923.

Salzbourg, en la septième année de l’intendance de Markus Hinterhäuser, garde son rang majuscule parmi les rendez-vous incontournables de l’été, malgré les prix records des meilleures places (465 € pour les Verdi ou Figaro), 295 € pour les concerts lyriques, 255 € pour le rituel Muti, dernier des grands anciens). Voyage entre sommets du répertoire et raretés, à consommer sans modération. Mais pas toujours sans critique.

Une mise en scène chic mais indigeste

Il en va assurément ainsi pour Les Noces de Figaro confiées à la dextérité incontestable, mais vénéneuse de Martin Kušej, et à la baguette dynamique de Raphaël Pichon. Le style du metteur en scène, immuablement blanc voici quelque vingt ans, est devenu noir dans sa pratique d’un Regietheater chic, mais plus incisif et souvent compliqué de maniérisme dans sa recherche d’un théâtre toujours voué à démontrer les enjeux de pouvoir, la violence des rapports humains, et l’actualité de propos des œuvres du répertoire. Les Noces de Figaro semblent une proie idéale pour pareil traitement – qui n’est pas neuf en fait, mais paraît ici outré et indigeste. Le rideau se lève pendant l’ouverture sur l’ensemble de la distribution soliste, verre à la main, costumes contemporains branchés et moches (Alan Hranitelj), plantés devant une grande toile en grisaille, pour l’un de ces cocktails où l’on s’ennuie ferme. Une prémonition du spectacle qui suit ? Eh bien oui !

Les Noces de Figaro 2023 : figurants du Festival de Salzbourg, Lea Desandre (Cherubino), Andrè Schuen (Il Conte di Almaviva), Manuel Günther (Basilio) © SF/Matthias Horn
Figurants du Festival de Salzbourg, Lea Desandre (Cherubino), Andrè Schuen (Il Conte di Almaviva), Manuel Günther (Basilio) © SF/Matthias Horn
Excessivement noir

Kušej jette sur Les Noces un regard sans tendresse aucune, en l’inscrivant dans les espaces gris d’une Almaviva Tower dont on verra surtout la salle de bain laide, les sous-sols sinistres et le jardin délaissé et assurément pas le plaisir à y vivre, impensable entre armes à feu et imprégnation alcoolique, seules réponses à l’impossible partage communautaire. C’est qu’on est ici chez un parrain de la mafia, régnant à coups de revolver (il liquide quelqu’un avant même d’entrer en scène), par l’intimidation plus que par le rang, ce qui ne l’empêche pas d’avoir gardé le droit de cuissage des puissants – on verra ses nombreuses victimes au ventre ensanglanté s’aligner aux baies vitrées de sa piscine.

Pourquoi pas : la transposition, hyper réaliste, cela peut fonctionner. Et si la violence règne, ponctuée de quelques gags et autres effets lourdingues (la scène de Suzanne et Marcelline aux toilettes, se disputant un rouleau de PQ, est aussi appuyée que la liquidation des traitres avortée par l’apparition/ pardon opportun de la Comtesse au final), ce monde de série à la mode, noir par excès, aux personnages excessifs en tout, n’est ni prenant de vérité, ni surtout invitation à les aimer. C’est qu’il faudrait pour cela que Kušej puisse croire en la magie de l’œuvre. Or, il s’attache à en casser l’irrésistible et jubilatoire mécanique, trop bien huilée à son goût, avec un décor (Raimund Orfeo Voigt) de cases mouvantes cernées de noir, dont les déplacements vont interrompre, jusque dans chaque acte, le mouvement musical même.

Charge à Raphaël Pichon de prendre le soin de reconstruire aussitôt le rythme interrompu par des noirs absurdes, par des pauses inexcusables et vides. Il peine parfois à y arriver, malgré une battue vive qu’il communique à un Orchestre philharmonique de Vienne aux rondeurs subjugantes de beauté, mais qui n’abandonne jamais ses certitudes de style pour allez du côté d’un renouveau sonore qui eut libéré la soirée de la saturation visuelle qui la marque jusqu’à l’écœurement.

Sabine Devieilhe (Susanna), Krzysztof Baczyk (Figaro) © SF/Matthias Horn

Sabine Devieilhe (Susanna), Krzysztof Baczyk (Figaro) © SF/Matthias Horn

Une distribution pas totalement convaincante

Reste la distribution, pas totalement convaincante. Raphaël Pichon a laissé à chacun la voie libre pour les ornementations non écrites, tant mieux, cela anime le propos d’une vraie liberté. Fallait-il pour autant briser parfois le tempo pour mieux exposer les structures des airs ou des ensembles par simple jeu du contraste ? Là aussi, maniérisme qui va contre la fluidité du discours.

Bien pire, comment goûter le Figaro de Krzysztof Bączyk, voix monolithique, uniforme, au vieux chant droit, sans souplesse, sans esprit, sonore certes, mais bien pâle face au fabuleux Comte d’André Schuen, dont la splendeur du timbre, la richesse de ton, et l’art du chant confondant (quel air au III !) sont leçons de tous les instants, rédimant ainsi un personnage odieux parfaitement assumé. On a trouvé par ailleurs Kristina Hammarström bien défaite en Marcelline, comme Peter Kálmán en Bartolo.

Les dames sont merveilles

En revanche, si Manuel Günther (parfait Basilio) et Andrew Morstein (Don Curzio qui perd son bégaiement, et se montre prêt à toutes les basses œuvres) sont d’abord de vrais figures, la Barbarina de Serafina Morstein est délicieuse. Les trois autres dames sont merveilles. Tout au plus trouvera-t-on qu’Adriana Gonzalez s’attache plus à faire du son, somptueux, laiteux – on songe au moelleux infini de la Comtesse d’Elizabeth Harwood, au temps des Noces de Karajan – qu’à incarner une Comtesse engagée par nature vocale. Sabine Devieilhe est, elle, une Suzanne parfaite, très vivante, que rien n’effraie, et qui domine le jeu de toute sa musicalité comme de son art à exister, à prendre le public dans sa poche. Quand à Lea Desandre, gagnant à chaque Chérubin qu’on croise, plus d’ampleur sonore, de légèreté, de présence magnétique malgré son air de ne pas y être, qui fait qu’elle capte l’œil et l’oreille sans discontinuer, elle remporte touts les suffrages. Joie salutaire dans ce monde de brutes !

Un chef et deux grandes chanteuses français. Y aurait-il quelque chose de changé au paradis salzbourgeois ? Assurément.

Pour plus d’informations

Salzbourg, Maison pour Mozart, le 20 août.

Site du festival : www.salzburgerfestspiele.at/en/