L’affiche, plus que le titre, annonce le film. Il ne s’agit effectivement pas d’un biopic du chef d’orchestre Leonard Bernstein (1918-1990) mais du récit de sa vie tourmentée avec Felicia Cohn Montealegre.

S’il commence (et se termine) par un entretien filmé avec un Lenny vieillissant, assis à son piano et absorbé par la composition de A Quiet Place, le film suit le parcours amoureux d’un être exceptionnel qui, manifestement, séduisait tous ceux qui le croisaient. De la rencontre de Felicia lors d’une soirée chez son professeur de piano, Claudio Arrau, à sa mort prématurée à 56 ans, Maestro suit les hauts et les bas d’un couple vedette dans le New York des années 1950 à 1970. Les hauts parce que leur amour était profond et leurs liens solides (trois enfants chéris naquirent de cette union) et les bas parce que Felicia, pourtant avertie de l’inclination sexuelle de son époux, finira par se lasser de ses amours masculines.

Ce qui pourrait se résumer à des Scènes de la vie conjugale prend cependant des accents de Sonate d’automne grâce à la place réservée à la musique, choisie avec soin et utilisée à bon escient. Celle de Bernstein résonne ainsi régulièrement, de Fancy Free à Mass sans oublier les symphonies et, bien sûr, West Side Story. L’entourage musical fait également son apparition, Copland, Koussevitzky, Jerome Robbins, Adolph Green et Betty Comden,et sont visités les lieux historiques, le Kennedy Center de Washington (où fut créé Mass), Tanglewood, la maison de campagne familiale de Fairfield, dans le Connecticut, ou l’appartement newyorkais du Dakota Building, séjour de fêtes fameuses. Mais l’engagement politique, très convaincu, du couple Bernstein reste ignoré.

Bradley Cooper ne réussit pas seulement, grâce aux prothèses de Kazu Hiro, un impressionnant numéro de mimétisme, quelque soit l’âge de Lenny. Le concours de Yannick Nézet-Séguin lui a permis d’adopter une gestique de chef très crédible, stupéfiante même dans la reconstitution du (finale du) concert historique, en août 1973, en la cathédrale d’Ely, en Grande-Bretagne, où Bernstein dirigeait la Symphonie n° 2 de Mahler avec l’Orchestre symphonique de Londres, et Sheila Armstrong et Janet Baker en solistes. Au-delà de la ressemblance troublante, le physique comme l’allure (cigarettes et verres de whisky compris), Bradley Cooper réussit une interprétation très sensible car révélatrice de la complexité du personnage, aussi généreux qu’égocentrique, aussi génial que cabot. Carrey Mulligan incarne avec beaucoup de subtilité une Felicia à la fois tendre et solide qui cache derrière son affabilité un fort caractère.

Le sérieux du travail préparatoire et la justesse du récit s’accomplissent dans une réalisation très soignée, « à l’ancienne », loin de l’esthétique dominante du clip vidéo. L’évocation du premier « vrai » concert de Bernstein, le 14 novembre 1943, propulsé à la tête de l’Orchestre philharmonique de New York en remplacement de Bruno Walter, malade, fait ainsi l’objet d’un plan séquence spectaculaire que n’aurait pas renié Orson Welles, depuis la chambre à coucher jusqu’à la salle de Carnegie Hall. Il faut aussi remarquer la superbe photographie de Matty Libatique (support argentique en 35 millimètres et non numérique) qui joue habilement avec les contraintes : noir et blanc et format 1, 33 pour les premières années puis couleurs et 1, 85 pour les années 1970 et 1980.

On regrette qu’un film, susceptible de toucher un large public, car il dépasse le seul cadre d’une biographie de musicien, produit entre autres par Martin Scorsese et Steven Spielberg, ne paraisse pas sur les écrans des cinémas mais seulement des téléviseurs.

Pour plus d’informations :

Diffusion sur Netflix le 20 décembre
Maestro
Film de Bradley Cooper
Avec Bradley Cooper, Carrey Mulligan, Matt Bomer, Maya Hawke, Sara Silvermann…
2 h 09