Leif Segerstam, génie nordique ou chef déroutant ?
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Le Finlandais Leif Segerstam (1944-2024) fut une sorte de Gargantua de la musique. Compositeur à la prolixité difficilement imaginable (371 symphonies et moult autres œuvres dans tous les genres) et chef d’orchestre boulimique, il dirigea un immense répertoire sur les estrades et dans les fosses du monde entier. Il se focalisa néanmoins sur la musique nordique, y compris la plus rare et la plus contemporaine, dont il fut un interprète d’élection. Ses gravures Sibelius pour Ondine (tout récemment rééditées en un coffret de quinze disques, avec un florilège d’autres compositeurs connexes — Kuula, Melartin, Klami, Järnefelt, etc.) constituent le sommet, avec ses enregistrements de Schnittke (Bis) et quelques autres, d’une discographie aussi volumineuse que le personnage.
Un tempérament artistique imprévisible
Déconcertant, fantasque, imprévisible, Segerstam se montrait parfois gentiment mégalomane : il s’était ainsi proclamé Generalmusikdirektor du Nord au moment où il cumulait les fonctions de directeur musical de l’Orchestre de la Radio Danoise, de la Philharmonie d’Helsinki et de l’opéra de Stockholm, et s’amusait volontiers de son look atypique (« entre Karl Marx, le Père Noël et Johannes Brahms »). Son tempérament insaisissable se reflétait dans ses concerts ou enregistrements, souvent controversés (son intégrale Mahler, pour Chandos, par exemple), inégaux, mais toujours stimulants.
Les derniers concerts d’Aarhus : un hommage discutable
Il occupa à Aarhus, seconde ville du Danemark, à quelque 200 km au nord de Copenhague, son dernier poste permanent de premier chef invité entre 2018 et 2021 avant d’être élevé au rang de chef d’orchestre honoraire (2022). On comprend que l’orchestre ait tenu à lui rendre cet hommage posthume en éditant des extraits de quatre de ses derniers concerts : ils durent produire un effet certain sur le public, mais méritaient-ils pour autant de passer à la postérité ?
On passera sur une « Pastorale » déroulée comme un long, très long (toutes les reprises sont observées) fleuve tranquille dans une arythmie quasi constante, qui lisse tout le paysage sonore, en teintes grises et perlées, avec beaucoup plus de souci du détail instrumental (assez ahurissant dans une « Scène au bord du ruisseau » au bord de la dilution) que de l’élan d’ensemble. Le meilleur se trouve dans le finale, d’une belle intériorité, mais sans rayonnement hymnique ni étagement des perspectives, le pire dans les troisième et quatrième volets, écrasés de mollesse.
Des Bruckner imprévisibles
Les Bruckner laissent perplexe. L’horizontalité étale de l’approche, paradoxale dans ces musiques de la verticalité, comme la volonté de scanner les moindres détails, surexposant imprudemment les failles d’un orchestre seulement moyen, malgré des vents valeureux mais sans chair. Elles s’exercent, conjuguées à un rubato inutilement impulsif, au détriment du déterminisme musical, par une recherche permanente, et inaboutie, de la mobilité du rapport entre voix principale et voix intermédiaires. Les mouvements initiaux, cheminant en écrevisse (le chef semble regarder constamment en arrière, sans rien anticiper du futur) défilent en cortèges nuageux, répétitifs, sans continuité ni logique apparente, défaisant leur stricte architecture au moment même où elle s’érige.
Dans la Symphonie n° 4, les choses s’arrangent à partir de l’« Andante quasi allegretto », pris dans un lancinant mouvement de balancier, d’une délicatesse désolée et raréfiée à l’extrême, fort originale. Le scherzo, exploratoire, aligne de micro-séquences avec un certain brio, mais rien du climat de chasse fantastique que d’autres ont su recréer à la perfection. L’épisode trio, très lent, ouvre une perspective inhabituellement profonde, que l’on pourra trouver fascinante. L’embellie se confirme dans l’immense finale où les rappels de motifs des mouvements précédents apparaissent d’une rare lisibilité, emportés en tourbillon, et soutenus par une pulsation rythmique cette fois-ci très constante, même si l’on peut trouver les contrastes insuffisamment creusés en dynamique.
La Symphonie n° 7 se partage clairement en deux parties : les deux premiers temps, d’une intériorité funèbre, étirés comme un songe ou une saga nordique, alternent lourdes scansions et volutes diaphanes en sections décousues, sacrifiant l’élévation, le lyrisme et la plénitude radieuse de l’invention mélodique. L’adoption d’une bizarre version mixte Gutmann (1885) / Nowak (1954) n’arrange rien, d’autant que, dans le sommet d’intensité de l’« Adagio », le chef utilise les contestables cymbales et triangle (fort bruyamment) non seulement sur l’accord où Nowak les avait rétablis, mais, ô surprise, sur l’accord suivant, avec une désastreuse trivialité. En revanche, scherzo et finale sont enlevés avec bonheur, et une vitalité en complet contraste avec l’atonie des mouvements précédents. Ici aussi, étrange et belle parenthèse ralentie dans le trio du scherzo.
Smetana et Langgaard posent question
Les trois premiers volets de Ma Patrie de Smetana, étirés sur trois quarts d’heure, ne se relèvent pas d’un traitement alliant placidité et neutralité. On cherchera vainement la granitique et fière épopée de Vyšehrad, d’où toute narration est expurgée, la cohésion d’une Moldau perdue dans les sables (plus de quatorze minutes au compteur) et, surtout, la violence fulgurante des épisodes de Šarka où le rapprochement avec Ančerl (Supraphon, 1963) ou Kubelik à Chicago (Mercury, 1952) montre immédiatement l’ampleur du contresens.
Segerstam pourrait paraître plus concerné par les joyeux collages et les ellipses énigmatiques de la capricieuse Symphonie n° 5 de Langgaard (seconde version, la plus jouée). Mais cette musique aphoristique ne gagne pas à tant de lenteur digressive. Neeme Järvi (Chandos, 1991) l’a brillamment montré et Thomas Dausgaard (Dacapo, 1999) a su trouver bien plus de densité dans des tempos plus proches de ceux du Finlandais.
Une compilation fort problématique, donc, à réserver aux curieux ou aux inconditionnels.
Informations pratiques
- Titre : Segerstam in Aarhus
- Œuvres : Bruckner : Symphonies nos 4 et 7. Smetana : Ma Patrie (trois extraits). Langgaard : Symphonie n° 5 « Steppenatur ». Beethoven : Symphonie n° 6 « Pastorale »
- Interprètes : Orchestre symphonique d’Aarhus, Leif Segerstam (direction)
- Label : Danacord Records DACOCD 941-944 (4 CD)
- Dates d’enregistrement : 2019-2021
- Durée : 4 h 18 min




