Avec ce premier enregistrement discographique de Cadmus et Hermione, Vincent Dumestre et ses chanteurs côtoient l’Olympe.

Cadmus et Hermione (1673) a un statut particulier dans l’histoire de l’opéra français. Cette première collaboration entre le librettiste Quinault et Lully inaugure le genre de la tragédie en musique et, pour la petite histoire, la sulfureuse Mademoiselle de Maupin y tint le rôle de Pallas lors d’une reprise en 1690. Des éléments burlesques issus de l’opéra vénitien subsistent encore dans cette œuvre pionnière où Lully crée un récitatif modelé sur les inflexions de la Champmeslé et fait appel au décorateur Vigarani pour créer d’étonnantes machines théâtrales.

L’intrigue tirée des Métamorphoses d’Ovide est simple. Après une fête champêtre momentanément troublée par l’Envie, on assiste aux amours contrariées de Cadmus et d’Hermione, la fille du dieu Mars promise au géant Draco. Quelques épreuves plus loin (géant transformé en pierre, dragon occis et combattants neutralisés), l’amour triomphe au sommet de l’Olympe.

L’orchestre « historique » réunit ses hautes-contre, tailles et quintes de violon, un continuo très riche et la cornemuse indispensable aux divertissements champêtres. L’expertise de Dumestre est éclatante dès le duo de Palès (Marine Lafdal-Franc) et Mélisse (Eva Zaïcik) agrémenté des interventions du chœur et de la belle énergie de Pan (Lisandro Abadie). Sous sa direction, l’enchaînement des caractères paraît étonnamment fluide, la souplesse agogique éclaire maints détails de la partition.

L’équilibre du plan orchestral permet une conversation très naturelle entre continuo et tutti, et aucune ritournelle ne manque de style ou d’esprit. Les moments forts de l’ouvrage, les spirituelles maximes d’Aglante et de Charite, les épisodes burlesques de la désopilante Nourrice s’inscrivent dans un cadre dramatique très précis qui ne souffre aucune baisse de tension.

Un superbe camaïeu

La distribution vocale convoque la fine fleur du chant français à tous les pupitres. L’ensemble des ténors apporte un beau camaïeu de timbres aux rôles secondaires dont l’ouvrage fourmille. Nicholas Scott campe une Nourrice hystérique mais stylée, les princes tiriens (Enguerrand De Hys, Olivier Fichet) sont finement caractérisés. Guilhem Worms apporte sa belle présence aux récits conventionnels du
Grand Sacrificateur et de Jupiter. L’autorité de Mars convainc par la voix de Virgile Ancely, tandis que le truculent Arbas convient à merveille à la séduisante basse de Lisandro Abadie.

Jean-Baptiste Lully
(1632-1687)
Cadmus et Hermione
Thomas Dolié (Cadmus),
Adèle Charvet (Hermione),
Eva Zaïcik (Charite, Mélisse),
Lisandro Abadie (Arbas, Pan),
Nicholas Scott (la Nourrice,
Dieu champêtre), Ensemble
Aedes, Le Poème Harmonique,
dir. Vincent Dumestre
Château de Versailles Spectacles
CVS 037 (2 CD). 2019. 2 h 11

Le Cadmus de Thomas Dolié, à la diction parfaite et à l’expressivité souvent touchante, propose une large palette de nuances. En synthétisant le meilleur de ses illustres devancières dans les grands rôles de mezzo lullistes, Adèle Charvet éblouit par sa diction, sa technique sans faille, sa couleur lyrique parfaitement dosée et sa présence magnétique. Le reste du plateau féminin se montre également de très haut niveau, notamment la mezzo Eva Zaïcik, déjà citée, et son timbre capiteux. Le chœur Aedes s’affirme aussi à l’aise dans la ferveur martiale que dans l’effusion tendre. Le travail remarquablement abouti sur la prononciation restituée n’est pas étranger à la réussite du fameux récitatif lulliste, qui se passe ici aisément du soutien de la « machine qui augmente et embellit la fiction » (La Bruyère).

Ce premier enregistrement discographique de Cadmus et Hermione témoigne de l’évolution spectaculaire du Poème Harmonique et de son chef, déjà impliqués dans une production mise en scène par Benjamin Lazar à l’Opéra Comique (DVD Alpha, 2008). Par ses couleurs instrumentales nouvelles et la maturité stylistique des voix, elle apporte un éclairage ensorcelant sur la naissance de la tragédie lyrique.