Florentine Mulsant sélectionnée aux Victoires de la Musique Classique 2024, catégorie « Compositeur », se livre dans l’aventure titanesque d’enregistrer ses six quatuors à cordes.

Florentine Mulsant ©Ludovic Frémondière

Crédit photos : Ludovic Frémondière

Entre Florentine Mulsant et le quatuor à cordes, c’est une histoire qui dure ! Depuis 2002 très exactement, alors que Radio France lui passe commande pour l’émission « Alla Breve ». « L’idée ruminait en moi depuis un long moment, et j’ai sauté le pas à ce moment-là. J’avais carte blanche, c’était l’occasion rêvée ! Mais c’était aussi un défi. Si l’écriture pour quatuor à cordes permet des alchimies extraordinaires entre les instruments, elle exige également un équilibre parfait. » Dans les années suivantes, Florentine Mulsant revient à cette formation à la faveur de belles rencontres artistiques. En 2007, sa collaboration avec le Quatuor Debussy donne naissance au Quatuor n° 2. En 2013, 2014 et 2019 elle compose les Quatuors nos3, 4 et 5, respectivement dédiés aux Manfred, aux Terpsycordes et à son fils Jean (« Je voulais lui donner un quatuor à cordes »).

En 2020, elle collabore à nouveau avec le Quatuor Debussy pour la composition de son Quatuor n° 6. Naît alors l’envie d’enregistrer une intégrale.  L’écriture de mes six quatuors à cordes a beaucoup évolué dans le temps, depuis le premier, dramatique, chromatique et dense, empreint dune influence post-Dutilleux, jusquau sixième, plus apaisé et lumineux… J’ai parlé de ce projet d’enregistrement à Christophe Collette, premier violon du Quatuor Debussy et co-directeur artistique de l’album. Tout de suite il m’a proposé d’y associer de jeunes ensembles autour de l’idée de transmission : transmission d’un compositeur à de jeunes formations, transmission d’un quatuor maître en la matière à de jeunes formations. L’idée m’a immédiatement séduite, car il m’arrive souvent de travailler avec des musiciens en devenir, plus ou moins confirmés. Cette qualité d’échange me nourrit ! »

C’est ainsi que les quatuors Yako, Varèse, Una Corda et Akilone rejoignent l’aventure – de jeunes formations certes, mais déjà très affutées ! « Le Quatuor Debussy connaît bien ces ensembles pour les avoir accompagnés dans leurs parcours respectifs pendant de nombreuses années. Avec son expérience, Christophe Collette a su répartir les œuvres, en fonction du tissu sonore que je lui avais envoyé et en fonction de lidentité propre à chaque ensemble. Tous ont abordé ce répertoire avec une grande justesse et une grande compréhension de ce que je souhaitais ! La transmission s’est faite non seulement dans le partage des moments de répétition, avec une grande exactitude par rapport au texte, mais aussi dans le fait de donner des informations sur le contexte de composition et de transmettre des indications formelles. Les Una Corda ont interprété le Quatuor n° 1, le plus difficile quant à la technique. La barre était très haute mais ils ont osé la difficulté et insufflé une énergie magnifique à l’œuvre ! Les Varèse ont, quant à eux, joué le Quatuor n° 3, qui est peut-être le plus dramatique, le plus mélancolique, avec une grande expressivité. Le Quatuor n° 4 est porté par les personnalités affirmées du Quatuor Akilone – quatre jeunes femmes pleines de caractère. Quant aux Yako, c’est de l’or ! Ils ont donné le Quatuor n° 5 avec une précision redoutable, digne de la plus haute voltige, notamment dans les tempos rapides. Enfin, les Debussy ont interprété les deux opus qui leur sont dédiés, les Quatuors nos 2 et 6, avec la grande maîtrise et la grande maturité qui les caractérisent. »

Florentine Mulsant ©Ludovic Frémondière
Un projet qui a dégagé du bonheur

En parallèle des ces moments d’échanges, Florentine Mulsant contacte Lydia Jardon, fondatrice du label AR Ré-Sé, afin de programmer l’enregistrement. « Je tiens à lui rendre hommage pour l’accueil qu’elle a réservé à mon travail – notamment à mon double disque des livres pour piano en 2019 – et pour m’avoir à nouveau ouvert la porte de son label pour l’enregistrement de ces six quatuors. Elle m’a dit que pour ce projet fantastique, elle voulait que je collabore avec le meilleur ingénieur du son ! »

Alors que Florentine Mulsant propose à Jean-Marc Laisné (bien connu dans ces pages pour son superbe travail auprès de musiciens tels que le Quatuor Hermès ou le Quatuor Psophos, pour ne citer qu’eux) de rejoindre le projet en tant qu’ingénieur du son et co-directeur artistique, celui-ci se montre d’abord effrayé par les contraintes annoncées. À savoir : enregistrer six quatuors en six jours avec cinq ensembles différents ! « Jean-Marc a longuement hésité avant d’accepter. Il m’a dit que le projet était irréaliste et qu’il fallait au moins deux jours d’enregistrement par quatuor ! Et puis il est allé visiter la Crypte de Lagorce, en Ardèche, où nous avions prévu d’enregistrer, qui est un lieu magique avec une sonorité fabuleuse. Et il a finalement accepté de se lancer dans ce pari un peu fou », lance Florentine Mulsant dans un éclat de rire. « Effectivement, j’avais une espèce d’inconscience, je me disais que ça marcherait, que tout le monde serait là, que personne ne serait malade et que tout irait bien. Il faut vraiment dire combien l’administration du Quatuor Debussy m’a entourée, combien elle a été remarquable pour organiser les plannings ! Entre les obligations des uns et des autres, il a fallu des mois d’échanges avant de pouvoir bloquer une date. »

Florentine Mulsant ©Ludovic Frémondière

Le 8 mai 2023 commence la semaine d’enregistrement. « Jean-Marc et moi sommes arrivés la veille à Lagorce pour installer le matériel, dans cette crypte qui semble au bout du monde et qui nous a plongés dans une bulle. » L’ingénieur du son décide alors de placer les musiciens et ses micros de manière très spécifique, à gauche de la scène, et non au centre comme cela se pratique habituellement. « Cette disposition a interpellé un ensemble qui a d’abord refusé d’enregistrer dans ces conditions. Mais après avoir écouté, il s’est rendu compte de la beauté sonore de l’ensemble. Nous avons cherché à faire ressortir la pureté du son, sans trop de résonances, avec un bel équilibre… Tout s’est déroulé sans stress, avec beaucoup de fluidité. C’est un projet qui a dégagé du bonheur. »

Quelle réception espérer ?

Qu’aimerait-elle que le public retienne de cette intégrale ? « J’ai envie que ce disque rende compte de l’évolution de mon écriture, à travers la variété des couleurs de chaque œuvre, et à la fois l’unité de mon langage, avec cet ADN commun aux six quatuors, caractérisé par la façon dont harmoniquement j’aime que des notes se retrouvent, que les lignes s’entrecroisent, passent les unes au-dessus des autres ou se complètent. Et j’espère que le public sera touché par cette transmission qui nous a tous réunis, par le fait que nous ayons voulu relier les générations entre elles. » Florentine Mulsant confie également se sentir prête pour l’écriture d’un nouveau cycle de quatuors à cordes : « Je ne sais pas quel en sera l’élément déclencheur. Mais j’ai vu trois expositions magnifiques à Paris dernièrement – Mark Rothko, Nicolas de Staël et Vincent van Gogh – et je crois que mon prochain cycle sera charpenté sur le plan de la couleur ! »

Pour plus d’informations

Florentine Mulsant album intégrale

Site officiel de Florentine Mulsant

 

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