« On est tous le Nain de quelqu’un »
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Jean Liermier met en scène l’opéra de Zemlinsky qui fait sa première apparition à l’Opéra de Lausanne. Il confie sa vision d’une œuvre complexe, aussi brève que saisissante.
Comment avez-vous découvert ce récit ? Par la nouvelle d’Oscar Wilde ou par l’opéra de Zemlinsky ?
Jean Liermier : D’abord par le texte de Wilde, il y a longtemps. Puis j’ai reçu le choc de l’opéra, au Grand Théâtre de Genève en 2002, dans une mise en scène de Pierre Strosser, avec Armin Jordan à la baguette. La puissance du cri de l’orchestre m’avait beaucoup impressionné.
À la première lecture, le protagoniste passe pour une victime. Est-ce ainsi que vous le voyez ?
J.L. : C’est à mon avis plus complexe. Il y a une part d’abstraction dans cette histoire. Le Nain endure, évidemment, les moqueries des autres, mais, d’un autre côté, il n’a aucune conscience de lui-même, de l’impression qu’il peut donner. On rit et il croit faire le bien. Il est comme un enfant sauvage qui sort de la forêt et ne connaît pas les rapports à l’autre.

L’Infante n’est donc pas uniquement perverse en se jouant de lui ?
J.L. : Elle l’utilise un temps pour faire grincer des dents un prétendant dont elle évoque le nom, Don Alvarez, censé être très fort et qu’il devra affronter lors d’un tournoi. Elle lui demande de comprendre qui il est et de considérer comment les autres le perçoivent. Mais il n’entend rien. Il a le mental d’un enfant dans un corps d’adulte. Et l’Infante qui a pu vouloir l’aider à appréhender la réalité, lui déclare à la fin de l’opéra qu’il n’a rien d’humain et que c’est une bête. J’ai encouragé Tamara Bounazou, qui interprète l’Infante, à bien intégrer cette réplique pour composer son personnage.
Quel rôle joue Ghita, la première camériste ? Elle semble avoir plus de cœur et de compassion que les autres…
J.L. : C’est pourtant elle qui suggère à l’Infante d’affirmer au Nain qu’il peut obtenir en mariage une des jeunes femmes de son entourage, ce qui sème évidemment la panique ! On part donc d’une blague, d’une bluette, pour glisser vers la tragédie, pour aller d’une pulsion de vie vers une pulsion de mort. Cette blague ne se montre pas seulement d’un goût douteux, elle est aussi révélatrice de nos pulsions, de nos réactions, de la frontière entre fiction et réalité. On peut tracer un parallèle avec la puissance des réseaux sociaux aujourd’hui : un simple mot peut déclencher un cataclysme totalement inattendu.
La taille de la fosse de l’Opéra de Lausanne ne permet pas d’accueillir la centaine de musiciens requis par la partition. La réduction de l’effectif à une vingtaine de pupitres ne risque-t-elle d’en minimiser la portée ou l’efficacité dramatique ?
J.L. : Non, elle permet d’exacerber les caractères et de conduire une autre violence. Le jeu des chanteurs ne s’affadit pas, au contraire, il se montre très intense et assure une proximité avec le public.
Cet opéra fait sa première apparition à Lausanne. Avez-vous choisi de le situer dans un cadre historique, dans un tableau à la Velázquez ?
J.L. : Non, j’ai voulu le rapprocher de l’environnement de la nouvelle d’Oscar Wilde, en accord avec Rudy Sabounghi, responsable des décors et des costumes. Il y aura donc profusion de fleurs et de végétation. Chez Wilde, les tulipes, les glaïeuls, le cactus, le rosier blanc, prennent la parole et se moquent du Nain.
Peut-on considérer Le Nain comme un récit autobiographique ?
J.L. : J’entends cet opéra comme un cri et y perçois Zemlinsky dans tout l’espace scénique. Il adresse manifestement un message à Alma Schindler, future épouse de Gustav Mahler, qui fut son élève et dont il s’éprit. C’est aussi un message adressé au public. On a tous des failles, des doutes, des complexes. On est tous le Nain de quelqu’un. J’ai alors fait en sorte que le spectacle permette de se sentir moins seul et apaisé.
Informations pratiques
- Œuvre : Le Nain (Der Zwerg), conte tragique en un acte
- Musique : Alexander von Zemlinsky
- Livret : Georg C. Klaren, librement adapté de L’Anniversaire de l’Infante d’Oscar Wilde
- Direction musicale : Sora Elisabeth Lee
- Mise en scène : Jean Liermier
- Décors et costumes : Rudy Sabounghi
- Interprètes : Adrian Dwyer (Le Nain), Tamara Bounazou (Donna Clara), Linsey Coppens (Ghita), Christian Immler (Don Estoban)
- Orchestre : Orchestre de Chambre de Lausanne (version pour 18 musiciens, arr. Jan-Benjamin Homolka)
- Lieu : Opéra de Lausanne, Avenue du Théâtre 12, Lausanne
- Dates : 26 avril à 17h, 28 avril à 19h, 30 avril à 20h, 3 mai à 15h
- Durée : 1h20, sans entracte
- Renseignements et réservations sur le site de l’Opéra de Lausanne
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