En juin dernier, aux Bouffes du Nord, Bernard Foccroulle présentait sa version concertante du Journal d’Hélène Berr, jeune agrégative d’anglais d’origine juive déportée puis assassinée à l’âge de 24 ans en avril 1945 au camp de Bergen-Belsen.

Crédit photos : Clara Beck

Le témoignage qu’elle a fourni entre 1942 et 1944 (publié en 2008 chez Tallandier grâce à la ténacité de sa nièce Mariette Job), par son humanité et sa force de conviction, a profondément marqué le compositeur belge. A partir cette matrice, il a échafaudé un monodrame lyrique pour mezzo-soprano, piano et quatuor à cordes en quinze tableaux sur le modèle d’Erwartung de Schoenberg ou de La Voix humaine de Poulenc. Les différents fragments du Journal choisis pour le livret relatent le parcours de l’héroïne confrontée à l’horreur de plus en plus menaçante dans Paris occupé ; toutefois prévalent un sentiment d’empathie et une joie de vivre au milieu du chaos.

Dans un décor minimaliste de Marc Lainé constitué de quelques chaises, d’un bureau ou de panneaux en tulle subtilement agencés au fur et à mesure de la montée du drame avec des éclairages suggestifs de Kélig Le Bars, la mise en scène de Matthieu Cruciani suscite une émotion prégnante. Sont convoqués tour à tour le retour décisif de chez Paul Valéry, les études à la Sorbonne, l’enthousiasme à la lecture de Shakespeare, Melville, Keats, Shelley, Tolstoï…, la passion partagée de la musique avec son fiancé Jean Morawiecki, le port contraint de l’étoile jaune, les jours heureux passés à Aubergenville ou l’angoisse ressentie progressivement face aux arrestations de ses proches.

De part et d’autre du plateau se répondent, comme en écho, l’excellente pianiste Jeanne Bleuse et le Quatuor Béla accordé à la musique à la fois expressive et colorée de Foccroulle ou aux citations à deux reprises du Chant d’action de grâce extrait du Quatuor à cordes n° 15 de Beethoven. Avec une impressionnante puissance d’incarnation, Adèle Charvet s’identifie à Hélène Berr au point de lui ressembler physiquement dans son imperméable beige. La lecture des lettres, le chant épanoui (comme dans le treizième lied du Dichterliebe de Schumann), le sprechgesang, se conjuguent aux éclats vocaux parfois à la limite du cri. La présence dramatique dont elle fait preuve pendant une heure trente avec une énergie chevillée au corps sait aussi se faire sensible jusqu’à tirer des larmes dans ce message visionnaire qui prend sa signification universelle parmi nos jours si troublés.

Pour plus d’informations :

Le 3 décembre 2023
Colmar, Comédie

Les  13, 16, 19, 21 décembre 
Au théâtre de Hautepierre à Strasbourg

Le 12 janvier 2024
Au théâtre de la Sinne à Mulhouse