Le Joueur à Salzbourg

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Published On: 11 septembre 2024|
Temps de lecture : 3 minutes

À Salzbourg, Peter Sellars et son complice George Tsypin s’emparent du Joueur de Prokofiev et signent une vraie réussite.

Le Joueur Salzbourg © Ruth Walz
Sean Panikkar (Alexei Ivanovich, tuteur des enfants du général), Violeta Urmana (Antonida Vasilyevna Tarasevicheva, dite Babulenka), Joseph Parrish (Potapych, intendant de Babulenka), Asmik Grigorian (Polina, belle-fille du général). Crédit photo : SF/Ruth Walz

Second opéra donné cet été au Manège des rochers, Le Joueur, œuvre d’un Prokofiev de 24 ans, n’est pas des plus joués en Occident. Son entrée au répertoire du festival, comme celle de L’Idiot, participe au projet de Markus Hinterhäuser, le directeur artistique, en faveur des œuvres négligées du XXe siècle.

Le Joueur n’est pas le chef-d’œuvre le plus abouti de Prokofiev : construction dramatique dispersée – pour garder la liberté formelle du roman de Dostoïevski, adapté par le compositeur –, partition ruant dans les brancards de la tradition russe plus encore que Stravinski à la même époque, il n’en déborde pas moins d’une modernité essentielle pour 1915, et d’une créativité sonore bienvenue.

Un régal pour Peter Sellars

Son thème, déjà développé par Tchaïkovski dans La Dame de Pique, est celui du jeu, de sa puissance d’attrait et de destruction, qui lamine les fortunes et obsède les faibles, vite broyés comme le Général, la Baboulenka, et Alexey, qui y perdra l’amour de Paulina. Un régal pour Peter Sellars et son habituel complice George Tzypin (on lui doit l’admirable cathédrale de bois du Saint François d’Assise de 1992 dans la même Manège), qui ont choisi la mise en miroir de notre propre société comblée, mais si fragile.

Symboles et transposition à la Tim Burton

Au contraire de Warlikowski, ils n’occultent pas les galeries excavées dans la pierre : des miroirs brisés au fond des niches, une végétation rampante en nappes courant sur la pierre jusqu’au plateau, suffisent à transformer l’immense nef en un parc urbain accueillant, tandis que le jeu est symbolisé par sept toupies rondes, énormes roulettes chapeautées posées au sol, telles des fontaines de cure thermale, pouvant aussi planer, façon soucoupes volantes éclatantes de flashes colorés, transposition à la Tim Burton d’un Las Vegas onirique en plateau de flipper délirant, idéal pour l’imposante scène à quelques vingt protagonistes du Casino de Roulettenbourg d’où Alexey sortira les poches pleines, mais l’esprit définitivement contaminé.

Des seconds rôles parfaits

Si cela ne gomme pas les quelques ruptures d’une action éclatée, cela crée une dimension ludique à l’aune de notre rapport actuel au divertissement. Du Sellars pur jus, qui sait y installer des personnages  contemporains paumés, aux faux-semblants pleins d’illusions. Peu de russes assurément parmi les chanteurs, baltes, ukrainiens, américains : peu importe ce n’est pas la russité qui est en jeu ici. Des seconds rôles parfaits (Michael Arivony, Mr. Ashley élégant, Nicole Chirka, Blanche magnifique), un Peixin Chen, Général bien caricatural mais pas assez profond de timbre, un Juan Françisco Gatell pernicieux Marquis, cela fonctionne bien.

Charisme et splendeur

Au premier plan, Violetta Urmana dans un vrai numéro de grand-mère autoritaire dilapidant sa fortune au grand dam de ses héritiers, Asmik Grigorian sur-distribuée pour un rôle trop court où le non glamour voulu par Sellars n’ôte rien à son charisme ni à sa splendeur vocale, Sean Panikkar, enfin, déjà salué pour son Dionysos des Bassarides et son Migrant d’Intolleranza 1960, rayonnant. Rien d’un ténor russe, en vocalité comme en caractère, mais une jeunesse d’étudiant, peu à peu dévoré par le jeu, un timbre de lumière à la sympathie débordante : de quoi offrir ce qu’il faut pour que l’œuvre passionne, le don de soi.

Le Philharmonique de Vienne fait de même, sous le bras un rien trop retenu pour le maelstrom de la scène du casino, de Timur Zangiev. Mais il sait cultiver l’esprit et la causticité de l’œuvre sans s’y perdre jamais. Une vraie réussite.

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