Au Grand Théâtre de Bordeaux, le ballet Giselle est ovationné lors de la première soirée. Spectacle de fin d’année (du 6 au 31 décembre), la production réunit les atouts pour séduire tout public : l’excellence des danseurs et de l’orchestre de l’Opéra national de Bordeaux, l’inventive scénographie de la designer Matali Crasset. Sans omettre la musique romantique d’Adam, dynamisée par la cheffe Sora Elisabeth Lee.

Crédit photos : Julien Benhamou

À l’Opéra national de Bordeaux, la nouvelle production de Giselle remporte un triomphe qui devrait se poursuivre pendant les fêtes. Le regard posé par la designer Matali Crasset renouvelle les codes de l’emblématique ballet romantique, sans dénaturer l’essence de l’œuvre signée d’Adolphe Adam sur un argument de Théophile Gautier (Opéra de Paris, 1841) . L’icône n’est plus seulement Giselle, la jeune fiancée trahie, mais  « le tutu, un cône qui devient la forme leitmotiv de toute la scénographie et des costumes réalisés en collaboration avec les équipes de l’Opéra » (notes d’intention de Matali Crasset). De fait, le dispositif scénographique unique et « durable » – un ensemble de grands cônes étoilés en bois naturel – suggère l’habitat et les paniers des vendangeurs au premier acte, puis, déployé en arc de cercle, la forêt où se joue l’apparition des Wilis (deuxième acte). Matali Crasset prend au pied de la lettre la dualité du bas et du haut (cônes orientés vers le bas, puis vers le haut), du jour et de la nuit, du féminin et du masculin, imaginée par le poète romantique. Le monde du vivant, la communauté villageoise où vit Giselle, est peuplé d’êtres connectés au milieu naturel de manière prosaïque : robes orangées (recyclage de serpillères anoblies !), collants masculins en dégradé vert sous un soleil chaleureux et étoilé (l’estampille du décor).

A contrario, le monde surnaturel des Wilis, esprits vengeurs des fiancées trépassées, est unifié par de longs tutus blancs. Leurs froufrous moirés se croisent sous une pâle lumière bleutée depuis les nappes brumeuses de la terre où repose Giselle défunte. Entre ces univers irréconciliables, l’escorte des nobles et chasseurs parait intrusive ; leurs habits très colorés d’apparat déclinent cependant le marqueur du cône étoilé par un cerceau enrobant les robes féminines. Traversant ces deux univers, le prince Albert, déguisé en prétendant villageois, est un transfuge de classe qui génère le drame en s’engageant auprès de l’héroïne, alors qu’il est fiancé à la fille du régnant. Cette stylisation visuelle « à la Jean Hugo » a toutes les séductions pour raviver l’intensité du conte, plutôt que le mystère qu’Heinrich Heine infusait dans la légende des Wilis.

Dans cet univers bipolarisé, la musique inventive d’Adam mobilise les astuces pour célébrer l’art de la pantomime et de la chorégraphie, celle historique de Jean Coralli et Jules Perrot, ajustée par Éric Quilleré. L’une est magnifiée par l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine en fosse, sous la direction investie de Sora Elisabeth Lee. L’autre est le fruit du travail d’équipe du ballet de l’ONB conduit par son directeur (Éric Quilleré), en osmose avec la scénographie. En effet, autant les bonds et rebonds du collectif (danse des vendanges, polka, mazurka) sont dansés avec robustesse (et quelques claquements de mains), autant l’élévation qualifie l’acte surnaturel. La virtuosité de l’impérieuse reine des Wilis (Ahyun Shin) dans ses amples sauts aériens, celle d’Albert (Riku Ota) si tonique dans ses sauts, a pour corollaire la grâce poétique de Giselle (Marini da Silva Vianna). La jeune ballerine restitue la juvénile spontanéité de l’héroïne amoureuse dans ses pantomimes expressives (premier acte) avant la folie et les soubresauts de sa mort au sol. A l’opposé, ses pointes, arabesques, envolées et jeux de bras la distinguent parmi toutes les Wilis (deuxième acte), d’autant que les portées acrobatiques du Pas de deux avec Albert sont en apesanteur. Si d’autres pas de deux distinguent plusieurs solistes de la troupe, n’omettons pas le naturel exprimé par le jaloux Hilarion (Neven Ritmanic).

Cette expressivité des corps ne livrerait pas tant d’émotions sans le talent d’Adam. Son double savoir-faire de compositeur de ballet et d’opéra imprègne la dramaturgie dès la puissante ouverture, aux ruptures préfigurant le drame. Le musicien opte ensuite pour la mobilité constante de tous les paramètres symphoniques que la cheffe d’orchestre s’emploie à caractériser : rythmes, nuances, variations de tempo, instrumentation. À cet égard, les retrouvailles de l’ombre de Giselle et d’Albert, sur un éloquent solo d’alto (Nicolas Mouret), dégagent une sublime cantilène devenant cabalette belcantiste : le climax émotionnel de la soirée.

Aussi regrettons-nous les quelques coupures dans la partition que cette production de Giselle s’autorise. Cependant, lors des saluts de la première, la réjouissance du public et des artistes est au même diapason lorsque Emmanuel Hondré, directeur de l’Opéra national de Bordeaux, annonce la promotion de la jeune Marini da Silva Vianna, désormais soliste du ballet. Une joyeuse ovation s’ensuit !