Laurent Lefrançois, la création musicale, Bach et Léo Ferré

Published On: 15 mai 2026|
Temps de lecture : 6 minutes

À l’occasion de la parution d’un disque réunissant ses créations et des transcriptions de sa plume, le compositeur Laurent Lefrançois évoque son rapport au passé et prône une musique contemporaine ouverte, loin des stériles querelles de chapelle.

Votre disque réunit des combinaisons instrumentales très différentes mais aussi des œuvres originales et des transcriptions. Comment l’avez-vous organisé ?

Laurent Lefrançois : Il ne s’agit évidemment pas d’une succession aléatoire des titres ni d’une monographie traditionnelle. Le programme alterne compositions originales et transcriptions dans une forme en arche au centre de laquelle se tient Le Temps du tango de Léo Ferré. Il m’a semblé qu’une telle disposition rendait l’écoute variée et attractive.

Quel est le sens du titre Nord Sud de la pièce qui ouvre le disque ? Vous évoquez dans le texte de présentation « vivre dans des endroits si différents et en même temps avoir les mêmes préoccupations »…

L.L. : Nord Sud m’a été commandé par l’ensemble australien Omega qui a aussi sollicité des compositeurs tels que Nico Muhly, Holly Harrison, Caroline Shaw, Elena Kats-Chernin… La création a eu lieu en décembre 2022 à l’Opéra de Sydney et au City Hall de Melbourne au sein d’un programme réunissant le Quatuor avec piano n° 1 de Brahms et le Sextuor op. 37 d’Ernö Dohnányi. Il s’agit d’un sextuor pour clarinette, cor, violon, alto, violoncelle et piano qui repose sur l’idée de la synchronicité et de la capacité du cerveau à recevoir des informations. À les recevoir, mais aussi à les anticiper. En musique, le cerveau a besoin de répétitions. Prenons l’exemple de Bach. Il enchaîne les marches harmoniques souvent par groupes de trois. Est-ce assez ? Faut-il une quatrième ? Le cerveau est à l’affût. C’est fascinant. L’idée était donc de mettre en parallèle ce phénomène avec le déroulement de la musique mais aussi, comme le titre le suggère, d’imaginer qu’à l’autre bout du monde les événements ne suivent pas le même curseur. C’est une image poétique du cheminement de la musique perçu à des moments différents.

Comment s’intègrent alors les transcriptions et les hommages dans ce projet ? Vous convoquez Buxtehude, Bach, Scarlatti, Schumann et Léo Ferré.

L.L. : Ils figuraient dès l’origine du disque. Comme je vous l’ai dit, je ne voulais pas d’un programme « tout Lefrançois » mais préférais un panorama où apparaissaient des musiques et des compositeurs qui me sont chers. Bach, évidemment, qui m’accompagne depuis toujours et dont je joue tous les matins des préludes et fugues du Clavier bien tempéré. J’ai ainsi fait suivre le Prélude et Fugue en sol dièse mineur, BWV 863, arrangés pour flûte, cor anglais, clarinette basse et basson, d’un Interlude et d’un Postlude, comme pour constituer une vision d’aujourd’hui. Et le quatuor de vents permet d’éclairer le contrepoint.

Comme dans la Sonate K. 466 de Scarlatti…

L.L. : Oui, à l’origine pour clavier, la gageure de cet arrangement était de donner l’illusion de la polyphonie avec simplement la flûte et la clarinette. Et pour Buxtehude, à partir du Prélude en sol mineur BuxWV 149, ici pour clarinette et accordéon, il s’agissait de sortir ce répertoire trop méconnu de l’église en trouvant une sonorité proche de l’orgue. Mais il ne s’agit pas d’une transcription fidèle comme dans le Bach : j’ai pris des boucles entre lesquelles j’ai tricoté… Un peu comme du macramé.

Léo Ferré vous accompagne aussi depuis toujours ?

L.L. : Depuis l’adolescence, tout du moins. J’aime bien sa musique mais aussi le bonhomme. Mais j’ai beaucoup écouté Brel et Brassens, évidemment.

Vous avez la chance de disposer de musiciens de très haut niveau. Les réunir n’a pas dû être facile…

L.L. : C’était un peu compliqué, en effet, mais grâce au travail obstiné de mon agent, Barbara Chambellant, nous avons trouvé des jours qui les réunissaient, parfois juste un après-midi sur une période de cinq ou six mois !!! Plusieurs musiciens à l’affiche de ce disque me suivent depuis des années : Magali Mosnier, Paul Meyer, Pierre Génisson, François Dumont, le Quatuor Parisii… Certains avaient d’ailleurs déjà participé à un premier enregistrement, en 2014, du Sextuor mixte, commande du festival Présences 2004. Je salue leur engagement en faveur de la création !

Les mentalités ont changé depuis 2004, n’est-ce pas ?

L.L. : Ah oui ! À l’époque, je me faisais invectiver parce que j’écrivais de la musique tonale ou ressentie comme telle : dès que l’on écrit un accord consonant, on est qualifié de tonal ! C’était d’une violence incroyable ! Les musiciens aujourd’hui n’ont pas du tout l’esprit fermé et accueillent volontiers des esthétiques différentes. Ils ne rechignent pas aux difficultés techniques, rythmiques par exemple, parce que, une fois surmontées, ils trouvent un phrasé, un groove, qui les mettent en valeur. Mais trop longtemps la complexité a été érigée en principe et ne s’accompagnait d’aucune vibration, lors du concert, avec le public.

Votre programme, avec ses hommages et références, peut-il se lire comme un manifeste esthétique ?

L.L. : Oui, bien sûr. Je n’ai jamais été partisan de la table rase. Il n’y a rien de pire que de se retrouver dans un festival spécialisé de musique contemporaine car il ne s’adresse qu’à des spécialistes. Je pense au contraire que la musique d’aujourd’hui doit se faire entendre dans le cadre de concerts traditionnels et à dose homéopathique : jouer le Quintette pour clarinette de Mozart et ensuite une pièce contemporaine. Même si c’est difficile, le public fait confiance aux interprètes et va s’intéresser.

L’enseignement de la composition a-t-il suivi ce chemin vers une plus large ouverture esthétique ?

L.L. : Je n’en suis pas certain même s’il y a beaucoup plus de diversité esthétique qu’auparavant. Mais j’ai quand même entendu récemment des pièces d’étudiants qui ressemblaient à des caricatures de musiques des années 1980, nécessitant en plus un instrumentarium improbable, des instruments que l’on ne trouve pas facilement dans les orchestres ou ensembles et qui condamnent d’emblée la pièce à ne pas être rejouée. Économiquement, ce n’est pas viable. À moins de ne pas vouloir être rejoué ! [rires]

Les choses évoluent tout de même. Le festival Présences a programmé Steve Reich l’an dernier et ce fut un formidable succès, Arvo Pärt l’an prochain…

L.L. : Oui, bien sûr, mais il a fallu l’obstination de certains, Guillaume Connesson, par exemple, auprès de qui j’ai étudié, ou Thierry Escaich, qui composent comme ils l’entendent et non selon des critères esthétiques prédéfinis. Depuis une bonne vingtaine d’années, on peut écouter de plus en plus souvent la musique des Reich, Glass, Adams et bien d’autres. Olivier Greif [1950-2000, NDLR] par exemple, décrié en son temps alors qu’il était prodigieusement doué, commence à sortir du silence. La spécialisation a été à mon avis le vrai problème car elle a mené à l’enfermement. Un musicien doit tout jouer, la musique d’hier comme celle d’aujourd’hui. Mais au-delà de ces enjeux esthétiques qui n’intéressent que notre petit milieu, j’espère que l’auditeur prendra autant de plaisir à écouter ce disque que j’en ai eu à être interprété par ces magnifiques musiciens.

Je souhaite dédier ce disque à mon cher professeur Michel Merlet, disparu la semaine dernière.

Informations pratiques

  • Titre : Nord Sud
  • Œuvres : Nord Sud. Adagio et Allegro, op. 70 (Robert Schumann). Sonate pour clavier en fa mineur, K.466 (Domenico Scarlatti). Le Temps du tango (Léo Ferré). Sample Bux 149 (Hommage à Buxtehude). Prélude/InterludeFugue/Postlude (Johann Sebastian Bach). Sextuor mixte
  • Interprètes : Magali Mosnier (flûte), Laurent Decker (cor anglais), Patrick Messina, Paul Meyer, Pierre Génisson (clarinette), Renaud Guy-Rousseau (clarinette basse), Lola Descours (basson), Hervé Joulain (cor), Marie Fraschini (alto), Quatuor Parisii, Pascal Contet (accordéon), Fabrizio Chiovetta, François Dumont (piano)
  • Label : Indésens Calliope IC107
  • Date d’enregistrement : 2025
  • Durée : 52 min

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