Laurence Bertrand-Dorléac : « La musique n’échappe pas à son temps »
Par |
Laurence Bertrand-Dorléac, historienne de l’art, souligne que la musique, à l’instar des arts visuels, est un miroir des sociétés et de leurs enjeux, comme en témoignent son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale ou les expériences synesthésiques d’artistes tels que Kandinsky. Elle encourage les institutions à mieux intégrer la musique dans leurs projets, malgré les défis techniques, et met en avant les initiatives de Sciences Po, où musique et arts sont désormais au cœur de la formation et de la recherche.

Crédit photo : Philippe Chancel
L’histoire de l’art permet-elle de comprendre la place de la musique dans la construction des sociétés ?
Il existe une histoire de la musique instructive de plus en plus sophistiquée en matière de compréhension des sociétés, toutes les sociétés, les nôtres et bien d’autres encore aux musiques très différentes de celles qui nous sont familières. De mon côté, ayant travaillé sur l’art en France pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai été frappée par les excellents travaux des musicologues qui ont contribué à saisir le rôle de la musique pendant cette période et, plus généralement, dans un monde où la liberté n’est plus de mise et où l’on demande aux artistes de se soumettre au cadre idéologique du moment.
Plus généralement, la musique n’échappe pas à son temps, pas plus que les arts plastiques depuis le passé du passé, depuis des milliers d’années. Elle occupe une place dans l’imaginaire et dans la vie sociale. Elle a son action sociale autant que la société se reconnait en écho dans ses musiques. Elle offre toute la diversité des cultures, des traditions, des passions. Il existe même une collection qui s’intitule « Musique et société » aux presses du réel.
Quels liens établissez-vous entre l’histoire de l’art visuel et l’histoire de la musique ?
Si je reprends l’exemple de la musique sous l’Occupation, sur la couverture du colloque que Myriam Chimènes publia en 2013 avec Yannick Simon, figurent Alfred Cortot et Wilhelm Kempff lors du concert de clôture de l’exposition Arno Breker, le sculpteur préféré de Hitler à l’Orangerie des Tuileries. Ce lien existe ponctuellement au moins mais il n’est pas systématique dans la mesure où les mondes visuel et sonore sont compatibles mais fonctionnent généralement par lignée et par espaces de création et de diffusion différenciés. Restent les grands artistes qui ont tissé une histoire en commun autour du ton, des couleurs et des notes.
Dès le 16e siècle, Arcimboldo imagine une forme d’équivalence entre la hauteur des sons et les nuances de couleur allant du noir au blanc. Au 18e, le mathématicien Castel essaie de construire un clavecin oculaire qui va rater mais dont l’idée est reprise par Sriabine dans son clavier à lumières pour son œuvre symphonique de 1910, Prométhée ou le Poème de feu. C’est surtout le 19e siècle des romantiques qui intensifie la relation synesthésique entre les arts. Les couleurs sont la musique des yeux, dit Delacroix.
Puis il y a toutes les formes d’échos d’un art à l’autre. Klimt s’inspire de la Symphonie n° 9 dans sa Frise Beethoven ; Kandinsky transpose en peinture en 1928 les Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Une exposition va d’ailleurs ouvrir à la Philharmonie de Paris sur Kandinsky « Voir la musique, réinventer la peinture »
Les institutions doivent-elles intégrer davantage la musique dans leurs expositions et projets ?
J’y serai très favorable à cette réserve près que les institutions se méfient du son et pas seulement pour des raisons techniques et de coût du matériel nécessaire. Pour l’exposition Les choses au Louvre en 2022, le son était présent dès l’entrée avec la musique psychédélique des Pink Floyd puisque nous projetions un extrait éloquent de Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (1970).
L’effet était saisissant et nous replongeait au cœur de la société de consommation dont les fétiches modernes (les réfrigérateurs, les télévisons, les dressings) se consumaient dans la scène finale. De même, il eut été dommage de ne pas avoir le son du film de Tati, Playtime, quand il s’assoit et se relève avant de tourner autour d’un siège en sky en faisant un bruit obscène qui rend la scène encore plus forte et amusante.
La Fondation Nationale des Sciences Politiques soutient aujourd’hui des initiatives culturelles : quelles nouvelles collaborations avec la musique imaginez-vous ?
Nous avons créé la Maison des Arts et de la Création en 2023 pour renforcer la place des arts dans les enseignements et la recherche à Sciences Po. À l’initiative de sa directrice, Delphine Grouès, les artistes de tous les secteurs sont invités à partager une expérience du sensible avec nos élèves. À l’heure où l’IA nous oblige à reconsidérer les spécialités humaines que nous voulons préserver, les créateurs nous aident considérablement. Les arts plastiques, le cinéma, la danse mais aussi la musique sont encouragés.
En matière musicale, la chaire Arts vivants est l’occasion d’organiser des conférences pour le grand public sur les liens entre musique et société et des ateliers pour les étudiants. Nathalie Dessay a donné récemment quatre master classes, dont une avec le pianiste Philippe Cassard et une autre avec le compositeur et arrangeur Yvan Cassar. Il est rare que nos événements ne soient pas ponctués par des performances musicales qui intègrent nos élèves qui sont talentueux.
En 2026, alors que Luis Vassy, notre directeur, veut donner une part majeure aux humanités et aux arts, nous attendons une personnalité qui nous aidera en la matière, de même que nous aident déjà les associations musicales de Sciences po, les élèves artistes de haut niveau (dont le parcours est spécialement aménagé), et bien sûr, des institutions nationales telles que le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris et le Centre National de la Danse.




