C’est au chef Fabrizio Ventura et à un orchestre aux rythmes obsédants que cette Lady Macbeth de Mzensk très réussie doit toute sa puissance expressive. 

Crédit photos  : Georgios Kalkanidis

Fanny Ardant, incontournable personnalité du monde du cinéma et du théâtre français, aura peu abordé la mise en scène lyrique, mais avec soin. Véronique de Messager en 2008, Passion de Sondheim en 2016, précèdent seuls la Lady Macbeth de Mzensk monté à l’Opéra national de Grèce en 2019, et reprise aujourd’hui. Même si c’est Ion Kessoulis qui garantit la fidélité au spectacle original, les options majeures demeurent bien lisibles : pas de transposition temporelle, pas de superposition d’une autre narration, le récit demeure fidèle à Preis et Chostakovitch, bien ancré dans la Russie de Leskov. Tobias Hoheisel a conçu la demeure des Ismailov comme la cour imposante d’une grande datcha de bois à étage, posée de guingois par rapport à la fosse, avec au milieu un escalier quasi constructiviste (la modernité des riches ?) – menant à une boîte chambre, mobile et plus ou moins ouverte, qui offrira sous son papier peint fleuri l’ennui de l’héroïne comme son intimité avec son amant. Cela fonctionne parfaitement, à deux réserves près : le traitement des chœurs et le détail de la direction d’acteurs. Sauf pour les violences faites à Aksinya, les premiers sont montrés en blocs compacts, masses seulement sonores – et excellentes. Il n’y aura qu’à la fin qu’on leur trouvera une présence théâtrale forte, plus individualisée et suffisamment dramatique pour contribuer à la montée du dénouement fatal.

C’est que la production est habilement centrée sur le drame personnel d’une seule figure, Katerina, sa neurasthénie, son bonheur, sa volonté d’aller jusqu’au bout quitte à assumer un échec. Mais la direction d’acteur, efficace, n’en fera pas un portrait marquant : des gestes forts ici, des instants de tension là, disent un possible vertige théâtral, mais aussitôt sans suite, quand l’interprète redevient elle-même, faute d’un jeu créatif, laissant la tradition opératique reprendre ses droits. Et cela vaut pour toute la distribution : Boris trop caricaturalement méchant, les rôles du balourd miteux, et du chef de la police à peine esquissés…
Ajouter alors du symbolisme avec deux anges, très sexués, porteurs de roues de plumes, blanches chez l’un, noires chez l’autre, qui surgissent au début, pour une parade de rivalité dansée, ne deviendra explicite qu’à l’image finale, avec le retour de l’ange noir portant le corps d’une femme nue et morte. Souligner ainsi que la victime du mal, c’est bien Katerina, reste fort beau, mais un peu léger, parce que trop peu exploité.

La mécanique infernale de l’œuvre fonctionne aussi parce que l’excellente troupe locale s’y donne à fond. Particulièrement remarquables, le Boris sonore mais sans grave profond de Yannis Yannisis, l’étonnante Aksinya de Sophia Kyanidou, le Pope déjanté de Tassos Apostolou (un superbe Barbe-Bleue déjà croisé ici), le vieux prisonnier de Petros Magoulas, le Zinovi pathétique de Yannis Christopoulos, tous sont de niveau international, comme les deux chanteurs russes invités. Svetlana Sozdateleva impose une voix solide, nette, à l’aigu percutant incontestable, à la tenue de ligne impeccable, qui fait passer toutes les tensions de Katerina dans son chant. Son amant, Sergey Semishkur, a lui aussi un aigu aussi incontestable qu’inépuisable, et le rentre-dedans veule et égoïste qui convient.
Mais l’impact profond de l’œuvre, c’est à Fabrizio Ventura qu’on le doit, lui qui fouette irrésistiblement l’orchestre pour offrir les rythmes les plus obsédants – quels cuivres ! – et les débordements de souffle et de passion qui font la toute puissance expressive de cette Lady Macbeth de Mzensk très réussie.

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