Tout ça pour faire plaisir à Madame !

Published On: 6 mars 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

Dans le deuxième temps du Ring de Wagner, première journée de L’Anneau du Nibelung, David McVicar se montre un peu moins audacieux que dans L’Or du Rhin. Mais le public de La Scala de Milan découvre et acclame la Sieglinde de Vida Miknevičiūtė.

On retrouve, sur le rideau, un grand cercle, celui de l’anneau (le Ring en allemand). Pour L’Or du Rhin apparaissait en son centre une main, celle de la convoitise pour l’or. Pour la première journée du drame, on voit un œil, traversé par un éclair. Le rideau se lève : l’espace, délimité par des fustes, est fermé par une herse à l’arrière du domaine de Hunding. Ambiance viking. Le foyer de la maison est représenté par des flammèches et fumerolles écarlates qui encerclent le frêne où est plantée l’épée du Wälse.

L’opéra finira alors comme il commence, sous le signe du feu. Apparaît Wehwalt (Siegmund), le premier humain depuis le commencement du cycle. Le vêtement est neutre. La voix de David Butt Philip est lyrique, fraîche, en dépit de la fatigue et du désarroi qu’il exprime. Elle l’aurait été encore plus si le metteur en scène David McVicar ne lui avait pas demandé de retirer l’épée Nothung du tronc en plaçant les bras en arrière, ce qui prive le chanteur de souffle pendant plusieurs minutes cruciales.

Sieglinde : la révélation Vida Miknevičiūtė

Il est accueilli par Sieglinde, en habits humbles également. Le public de la Scala prête l’oreille. La voix, limpide, argentée, de Vida Miknevičiūtė flotte au-dessus de l’orchestre et déploie une puissance inattendue dans l’aigu, sans s’élargir. La réserve dynamique de cette soprano lyrique lituanienne que l’on découvre (elle remplace Elza van den Heever), interprète straussienne manifeste, est impressionnante.

Pendant l’entracte, tout le monde cherche sur le Net sa biographie : elle vient d’ajouter Salomé à son répertoire, rôle dans lequel on a hâte de l’entendre. Plus belle voix de la soirée, elle sera portée en triomphe pendant les applaudissements de la fin.

Fricka gardienne de l’ordre conjugal

Changement de décor. Wotan (Michael Volle) se trouve dans ses quartiers généraux du Walhalla, dominant le monde enchaîné par sa loi. L’intérieur de la forteresse est peu avenant : on y trouve des monolithes érigés, menaçants, comme à Carnac. La scène de ménage a lieu. Car, bien plus que le vol de l’or maudit, la véritable faute originelle est celle que commet Wotan en écoutant, pour une fois, son épouse Fricka (Okka von der Damerau).

Le père des dieux qui, autrefois, prenait ses aises avec les lois gravées sur sa lance, se passe les menottes pour plaire à Madame, laquelle n’apprécie pas que deux des bâtards de son mari commettent un inceste. Elle était sotte et hypocrite dans L’Or du Rhin, la voici désormais insupportable avec sa mentalité de gardienne sourcilleuse de l’ordre conjugal. Eût-elle été moins ignorante, elle aurait su que, chez les dieux, l’inceste est pratiqué dans bien des mythologies de la terre et c’est souvent ainsi que naissent les héros.

Wotan se soumet, renonce à l’amour paternel pour fléchir devant la loi. Il lui en coûtera cher : il perdra, dans la même journée, son fils aimé, le Wälsung désormais appelé Siegmund, et sa fille préférée, Brünnhilde. Il faudra donc que ce soit elle, comme l’Antigone de Sophocle, qui ait le courage de faire entendre la voix de la nature et de l’amour à la place de son père, au risque de se sacrifier.

Une mise en scène plus retenue que dans L’Or du Rhin

En l’absence des clowns de L’Or du Rhin, qui avaient éperonné la créativité de McVicar, la mise en scène paraît ici plus retenue. L’ensemble demeure assez traditionnel et certains passages s’installent dans une temporalité contemplative, où la rêverie est accompagnée par les lumières toujours sublimes de Finn. L’esprit vagabonde.

Pourquoi Wotan consacre-t-il un si long moment à raconter et expliquer ce qu’il fait, ce qu’il a fait, ce qu’il va faire ? C’est l’un de ces grands récits rétrospectifs dont Wagner a le secret, et qui peuvent, selon les soirs, suspendre quelque peu la tension dramatique. Petit divertissement : les montures des Walkyries sont incarnées par des figurants juchés sur échasses à ressort, ce qui rappelle l’accoutrement des Géants. L’idée amuse d’abord, mais elle perd un peu de son effet au fil de la scène, surtout lorsque l’un des « chevaux » tombe à terre et a toutes les difficultés du monde à se remettre debout.

Dans la scène finale, tant attendue, on retrouve un gigantesque visage couché, façon sculpture de Mitoraj ou à Angkor. À nouveau, c’est le spectacle offert aux yeux qui l’emporte sur le flot musical, même si le monologue final de Wotan, « Der Augen leuchtendes Paar », est magistralement chanté par Michael Volle. Dans ce passage très intériorisé, l’équilibre avec l’orchestre, dirigé par Alexander Soddy, aurait parfois gagné à davantage de transparence afin de laisser pleinement respirer la voix murmurée.

Acclamation pour Camilla Nylund (Brünnhilde) et Michael Volle. Triomphe de Vida Miknevičiūtė. À la fin du deuxième acte, quelques huées isolées se font entendre dans la salle, rapidement couvertes par les applaudissements chaleureux.

Milan, Théâtre de La Scala, le 3 mars.

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