À La Monnaie, un éblouissant chemin de douleur en noir et blanc.

La Walkyrie, Wagner, La Monnaie, Bruxelles ©Monika Rittershau

Crédit photo : Monika Rittershau

L’Or du Rhin avait ébloui (CLASSICA n° 258), La Walkyrie subjugue. Non par un chant assez inégal, qui oblige Alain Altinoglu, idéal sculpteur de la matière sonore tétralogique, à tempérer les ardeurs, mais heureusement par la musicalité débordante d’un orchestre enthousiaste. Mais les jumeaux (Peter Wedd et Nadja Stefanoff) n’enflamment guère le duo du premier acte – ils seront plus impliqués par la suite. Le Wotan de Gábor Bretz, projection en berne, se réserve au deuxième acte, où vaincu d’avance, il affronte Fricka (Marie-Nicole Lemieux, souveraine) puis ses propres contradictions en un monologue de renoncement trop monochrome, au contraire d’un magnifique troisième acte, où l’impact de son timbre de baryton et l’intensité de son jeu se dévoilent pleinement. Après des Appels de Brünnhilde aux aigus bas, Ingela Brimberg se rattrape avec une Annonce de la Mort sensible, et surtout une confrontation au père qu’elle mène victorieusement de toute l’intensité d’une voix franche et impérieuse. Ajoutons le Hunding d’Ante Jerkunica, aux profondeurs noires, et les huit walkyries palpitantes dans leur effet de masse vivante, et leurs chevaux – c’est si rare, et ici fascinant – saturant l’espace d’une présence naturelle à la fois apaisante et captivante, comme auparavant les colombes victimaires de Fricka.

Scène nue et minimaliste

Car, comme pour le Prologue, c’est Roméo Castellucci qui installe la soirée dans son unicité visuelle, plus respectueuse ici du texte que souvent. Jamais banales, ses visions en noir et blanc à peine éclairées n’en sont pas moins riches des sens multiples qu’offre encore potentiellement le mythe omniprésent, parce qu’intemporel. Images somptueuses, comme sculptées par une lumière blanche qui donne tout son relief à la nuit profonde, universelle, de la douleur, celle du dieu, celle de ses enfants, à commencer par la lutte forcenée de Siegmund contre une cataracte de pluie qui matérialise l’orage initial comme jamais. La boîte scène, nue, minimaliste, offre bientôt le ballet d’un mobilier bourgeois fin de siècle pour dire la sombre prison de Sieglinde rêvant d’un chevalier sauveur. L’irruption du printemps, éclairant à peine l’espace figé, se matérialise dans des guirlandes de fleurs que Siegmund déverse peu à peu sur l’aimée, avant que le rouge du sang ne dise l’embrasement sexuel sur leur litière d’amour. Fricka, imposante abbesse baroque comme momifiée de blanc, tendra à Wotan ce témoin d’inceste pour lui signifier la ruine de son projet de héros salvateur, laissant le dieu défait, aveuglé, pour le long et seul moment peu théâtralisé du spectacle, tandis qu’une luminescence rouge, puis la mobilité d’une terre noire mouvante, matérielle, prégnante, portent le destin des Wälsungen à son hiatus premier.

Le troisième acte est sidérant de beauté palpitante, avec la Chevauchée, noire, mais vibrante d’énergie, et l’ascèse scénique de la confrontation finale où Wotan rend justice à sa fille. Adieux d’une concentration théâtrale rare qui renvoie ainsi à la nudité visuelle d’un Wieland Wagner pour traduire la partition dans son émotion. L’intensité des rapports familiaux se fait prodigieuse dans cette mise en épure, qui se conclut par un finale enthousiasmant, quand un gigantesque écran rayonnant d’un blanc intense vient couvrir le sommeil de la walkyrie, avant qu’un cercle de feu éclaire un instant les ténèbres : magique ! Salle vite debout pour clamer son enthousiasme.

À suivre la saison prochaine.

Bruxelles, Théâtre de la Monnaie, le 21 janvier.

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