Pour ce retour de La Vestale (1807) de Spontini à l’Opéra de Paris, le public applaudit la singularité d’une tragédie lyrique qui enjambe baroque, classicisme et préromantisme sur fond de péplum romain.

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Crédit photo : Guergana Damianova / OnP

Le souffle dramatique de Spontini, sur les vers de Jouy, est un arc tendu qui combine récits, airs et danses en un tout organique. La distribution regroupe trois artistes de la production viennoise (2019), dont Bertrand de Billy à la baguette. À la différence du récent album « La Vestale » dirigé par Christophe Rousset (Palazzetto Bru Zane, 2022), son interprétation mise sur le romantisme tout en se pliant au projet scénique : réinjecter les fragments de ballets (harpes berlioziennes) aux processions et pantomimes. De l’ouverture aux finales, l’orchestration à la française se révèle impériale, dynamisée par l’or des fanfares ou les percussions pulsant les Allegro marziale à l’instar des marches napoléoniennes. Si la spatialisation des fresques chorales préfigure celles du grand opéra et même du drame verdien, les imperfections minorent leur audacieuse fonction.

Les cinq protagonistes partagent des compétences essentielles : excellence vocale et noblesse du récitatif français. Remplaçant Elza van den Heever, Élodie Hache (Julia) s’appuie sur une sensibilité constante si ce n’est une longueur de voix requise. La vestale parjure s’enflamme dans l’attente amoureuse, émeut dans le choix cornélien de l’amour et du devoir jusqu’à sa déploration, une stase fixée en tableau. Guerrier traumatisé ou amoureux généreux, Michael Spyres (Licinius) brille d’accents tendres ou brûlants avant de se rebeller face au Pontife. Son ténor barytonnant se distingue du timbre clair et élégant de Julien Behr (Cinna), frère d’armes et de duos. Dans le combat entre religion et libertés individuelles, l’autorité de Jean Teitgen (Grand Pontife) et l’airain d’Ève-Maud Hubeaux (Grande vestale) font assaut de souveraineté et de sadisme. Leur jeu et celui des corps sociaux s’inscrivent dans la transposition de Lydia Steier.

Court-circuitant la Rome antique au bénéfice d’un syncrétisme totalitaire moderne, sa mise en scène explore les perversités du pouvoir politico-religieux en l’indexant à la fiction dystopique de la romancière Margaret Atwood. Moins outré que dans Salomé, l’univers des oppresseurs amplifie les vers de « L’amour est un monstre barbare » : tortures et pendaisons, humiliations des vestales. Avec le consentement du peuple, le gouvernement théocratique sévit sur le double lieu d’un cachot et du Grand amphithéâtre de la Sorbonne (Étienne Pluss, scénographe), temple de l’autodafé des livres. Pour donner à réfléchir, est-il utile de déconstruire le lieto fine des amants libérés par l’intervention de la déesse Vesta ? Leur hymen se métamorphose en exécution ordonnée par Cinna, reproduisant la terreur subie.

Paris, Opéra Bastille, le 19 juin.

Pour plus d’informations

Opéra national de Paris, saison 2024-2025