La Symphonie n°10 de Chostakovitch : le dictateur et l’amoureux ?

Published On: 10 octobre 2025|
Temps de lecture : 4 minutes

Extrait de la Symphonie n°10 de Dmitri Chostakovitch. Herbert von Karajan avec l’Orchestre philharmonique de Berlin. Deutsche Grammophon. 1966.

Le 5 mars 1953, Staline meurt. Trois mois plus tard, à Komarovo, Dmitri Chostakovitch entame la composition de sa Symphonie n°10. Huit ans après sa dernière symphonie, il ose enfin revenir à un genre qu’il avait délaissé sous la pression du régime soviétique. Entre tragédie, ironie et rébellion voilée, cette œuvre monumentale marque la fin d’une ère – celle de la terreur stalinienne – et la renaissance d’un artiste enfin libre d’écrire.

Staline, la censure et les musiciens soviétiques

En 1948, il avait été accusé, avec Prokofiev, Khatchatourian, Miaskovski et d’autres, de céder au courant « formaliste et antinational », à des « tendances antidémocratiques, étrangères au peuple soviétique et à son goût artistique ». En clair, on leur reprochait d’écrire une musique trop moderne et trop compliquée.

Chostakovitch s’était alors réfugié dans la réalisation d’œuvres de moindre envergure (pour le cinéma) ou de circonstance (de nombreux chœurs, Le Chant des forêts, cantate glorifiant l’URSS et sa politique de reboisement, lui vaudra le Prix Staline), à l’exception de ses vingt-quatre Préludes et Fugues pour piano. Les projets plus ambitieux comme le Concerto pour violon n° 1 et De la Poésie populaire juive resteront dans les tiroirs en attendant des jours meilleurs.

La naissance de la Symphonie n°10

Staline mort, l’étau se dessert (un peu) sur la création. Entre Komarovo et Moscou, Chostakovitch terminera sa symphonie en cinq mois. Elle adopte un plan traditionnel en quatre mouvements d’inégale longueur. Le premier s’arroge en effet quelque vingt-deux des cinquante-deux minutes de l’ensemble alors que le deuxième n’atteint pas les cinq.

La Dixième Symphonie fut créée à Leningrad le 17 décembre 1953 dans la grande salle de la Philharmonie de Leningrad sous la direction d’Evgueni Mravinski à la tête de l’Orchestre philharmonique de Leningrad. Ces mêmes interprètes l’enregistreront l’année suivante et laissent ainsi un document de première main (édition en CD chez Saga Classics quasi introuvable aujourd’hui).

Si l’accueil public fut favorable, les spécialistes se divisèrent. Cette symphonie figure incontestablement parmi les grandes réussites de son auteur et elle ne peut que saisir qui la découvre.

Un premier mouvement monumental

Elle s’ouvre par un long Moderato en forme d’arche : elle débute dans le quasi-silence, aux seules cordes graves (violoncelles et contrebasses) culmine en un puissant déchaînement fortississimo de tout l’orchestre (percussions comprises) avant de retourner au murmure initial, à peine troublé par l’intervention fantomatique des deux (puis une seule) flûtes piccolo.

Entre-temps la clarinette aura fait entendre un chant désolé (2’32) repris par l’orchestre et la flûte (6’17) une troisième idée, presque insouciante.

Un portrait terrifiant de Staline

Le deuxième mouvement, qui fait office de scherzo, indiqué Allegro, prend instantanément à la gorge. Cordes brutales comme des coups de trique d’un côté, bois pris de panique de l’autre, que rejoignant les hurlements des cuivres et le déchaînement des percussions : ce ne sont pas des montagnes russes mais une descente aux enfers que ne saurait freiner le dandinement guilleret des cordes et de la flûte (3’15).

Cette mécanique implacable a nourri bien des explications dont la plus plausible semble être, d’après les propos rapportés du compositeur, un portrait de Staline. Portrait terrifiant comme il se doit d’un dictateur responsable de la mort d’au moins quinze millions de ses compatriotes.

Dmitri et Elmira

Le troisième mouvement, Allegretto, d’humeur apparemment plus sereine, dissimule lui aussi un portrait. Et même deux à en croire certains commentateurs. Le mouvement commence par un thème presque badin exposé par les premiers violons aussitôt repris par les seconds mais bousculé par une phrase insolente de la flûte piccolo et de la première flûte, introduite par la clarinette (1′) : c’est le premier portrait.

Chostakovitch utilise la notation allemande des notes (C pour do, D pour , E pour mi, etc) pour signaler son monogramme musical : DSCH, ses initiales en allemand, traduites par les notes , mi bémol (ES est l’orthographe réglementaire), do et si. Ce motif de quatre notes, à la fois obsédant et inquiétant, reviendra à de nombreuses reprises dans ce mouvement (7’16 aux cordes et percussions, par exemple) comme dans le suivant et irriguera bien d’autres pages du compositeur, tels les Quatuors à cordes nos 5 et 8 ou les deux concertos pour violon.

L’autre portrait est confié à un mystérieux appel de cor (3′ 10). Sur le même principe que DSCH, il évoque en cinq notes (mi, la, mi, , la) Elmira Nazirova (1928-2014), pianiste et compositrice d’Azerbaïdjan dont Chostakovitch était, semble-t-il, épris.

Un finale ambigu : joie ou ironie ?

Le finale paraît retrouver le climat sombre du début de la symphonie : cordes graves, tempo lent, nuance piano. Mais le hautbois solo prend bien vite la parole dans cet Andante. Après une période de flottement où se font entendre les bois, la clarinette donne le départ de l’Allegro (5′ 34) aussitôt adopté par les violons puis les flûtes : un thème guilleret aux allures de pied de nez. Celui au dictateur enfin mort ? L’artiste n’aura désormais plus peur de s’affirmer et imprimera de tout son poids (cuivres et percussions) sa signature musicale (9’48).

La fin de la symphonie, en mode majeur, laisse enfin entrevoir la lumière mais entretient toujours l’ambiguïté. Cette joie débridée, proche d’une ambiance de kermesse, familière de la musique russe, où résonne plus que jamais le DSCH est-elle sincère ou forcée ?

ENCADRE : comprendre le motif DSCH

Dmitri Chostakovitch utilisait souvent un code musical pour signer ses œuvres : les quatre notes D–Es–C–H (ré, mi bémol, do, si), correspondant à ses initiales en alphabet allemand. Ce motif réapparaît dans de nombreuses compositions, notamment la Symphonie n°10, où il devient symbole d’affirmation personnelle face à l’oppression politique.

Informations pratiques

  • Les minutages indiqués se réfèrent à la version d’Herbert von Karajan avec l’Orchestre philharmonique de Berlin.
  • Deutsche Grammophon (1 CD). 1966.

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