Un Or du Rhin à l’ancienne ?

Published On: 6 mars 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

La Scala reprend, sous forme de cycle, La Tétralogie de Wagner dans la mise en scène de David McVicar, présentée par journées d’octobre 2024 à février 2026. Le premier cycle, du 1er au 7 mars, est dirigé par Alexander Soddy, et le second, du 10 au 15, par Simone Young.

On s’habitue à la laideur et à la violence faite à l’auteur et au texte. Car elle flatte surtout l’ego du spectateur. On ne la lui fait plus : sous la surface du récit se trouve un concept profond que fait surgir au grand jour le metteur en scène, dans la lecture de théâtre post-dramatique théorisée par Lehmann, dans la droite ligne des philosophies du soupçon franco-germaniques. Plus ça choque, plus ça stimule les neurones. Plus le spectateur enthousiaste se sent intelligent, plus le spectateur dubitatif est rabaissé au rang de petit-bourgeois réactionnaire. S’il n’adhère pas, c’est qu’il n’a pas compris.

Dès lors, voir un spectacle joli, avec de belles lumières et un beau décor, désarçonne. Si, en outre, l’action mise en mouvement sur scène correspond de façon limpide à celle du librettiste, alors cela devient suspect. Le metteur en scène aurait-il vraiment fait son travail ?

Ni kitsch ni simpliste mais beau

Toutes ces questions agitent la cervelle, sur fond d’un fameux accord de mi bémol majeur. Et la réponse s’impose, évidente. Ce n’est ni kitsch ni simpliste. C’est beau et cela a du sens, les deux catégories n’étant pas incompatibles. Les lumières de David Finn sont sublimes. Tout comme le sont les sculptures des mains, dans les profondeurs du Rhin, qui rappellent Miller ou Mitoraj.

Dès la deuxième scène apparaît la forteresse en construction, avec une envolée de marches qui grimpe jusqu’aux cintres. Par son coup de marteau, Donner déclenche l’illumination du grand escalier gris anthracite, quand le fond de la scène se pavoise d’aurores boréales. Dans cette scénographie de David McVicar et Hannah Postlethwaite, le tableau final de la montée des dieux est grandiose.

On le sait, l’action de L’Or du Rhin est presque hors sujet dans la saga consacrée à Siegfried, qui forme le cœur de La Tétralogie. On y découvre de très anciens antécédents, remontant à l’origine du monde. L’humanité n’existe pas encore. À côté des dieux se meuvent des créatures archaïques inquiétantes, les géants et les nains, peuplant le chaos primitif qui précède toute civilisation humaine. Quant aux dieux, ils ne valent guère mieux. Wotan, dieu des dieux, tient en ses mains une lance où sont inscrites les lois de l’univers, qu’il est le premier à violer, puisqu’il n’aime rien tant que le changement et le mouvement.

Une comédie mythologique ?

À ce titre Michael Volle incarne un Wotan-Moïse vénérable, vieille école, quand de nouvelles approches proposent un Wotan-Zeus plus jeune, animal et sensuel, sans doute plus conforme à la mythologie nordique. Fricka, son aimable épouse, est toujours prête à lui faire la leçon. Elle lui reproche d’avoir sacrifié sa sœur Freia pour la construction du Walhalla, oubliant que, pauvre sotte, elle avait encouragé ce projet dans l’espoir de surveiller son mari et de l’enchaîner. Et Erda, qui sait tout et ne fait rien ?

L’Or du Rhin raconte, non pas une faute originelle, mais une catastrophique avalanche de trahisons et de décisions stupides, dont la plus choquante reste celle commise par Wotan, qui accepte de livrer Freia aux géants, sans prendre conscience que les dieux perdront ainsi leur immortalité. Sans les astuces providentielles de Loge, l’aventure des dieux tournerait court, et le Walhalla ne serait pour eux que leur mausolée.

Un tel assemblage de bourdes à l’échelle cosmique prêterait à rire, et L’Or du Rhin peut être considéré comme une sorte de comédie mythologique. Le Nibelung difforme Alberich se venge de l’humiliation des Filles du Rhin en tyrannisant le peuple du Nibelheim. Mime, son frère, travaille pour lui comme esclave, et s’apprête à le berner sans y parvenir. Ólafur Sigurdarson et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke s’emparent de ces deux rôles avec un naturel, une clarté de diction et une vivacité du jeu scénique dignes du théâtre parlé.

Plus subtil encore est le personnage de Loge (Loki), le dieu du feu, qui prédit la chute de ses semblables. Tout en ayant accès au Walhalla, il a honte de travailler pour les dieux et se dit même cousin d’Alberich. C’est typiquement le « gauchiste » de bonne famille. Personnage ambigu, aux multiples aspects et leitmotive, il est incarné avec panache, ironie et malice par Norbert Ernst, doublé de figurants qui font de lui un être à plusieurs bras, comme les divinités de l’hindouïsme.

La direction énergique et enflammée de Soddy transporte l’auditeur pendant deux heures et demie. L’orchestre est, comme les rôles principaux, chaleureusement applaudi du public.

Milan, Théâtre de La Scala, le 1er mars.

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