Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas autour d’un compositeur que s’articulait cette année la Onzième biennale de quatuor à cordes, mais en hommage à un ensemble, légende vivante unique en son genre, le Quatuor Kronos qui fêtait un demi-siècle d’existence.

Quatuor Kronos © Antoine Benoit-Godet/Cheeese

Ardents promoteurs de la musique contemporaine, avec toujours à leur tête leur premier violon fondateur David Harrington, les Kronos entraient en matière devant une salle pleine par l’œuvre de George Crumb Black Angels, celle-là même dont la première audition avait suscité la fondation de leur ensemble. Sonorités amplifiées, jeux de lumières, usage de percussions et de verres en cristal, cris de guerre et citations diverses, tout était réuni pour produire, selon l’auteur, un effet « de nature surréaliste » dans les trois étapes de « ce voyage de l’âme ». Cinq œuvres qui leur étaient dédiées complétaient le programme, témoignant ici des frayeurs inspirées par le Covid (Vrebalov), d’un univers loufoque (Jlin), en puisant tour à tour dans les rythmes africains (Diabaté), la mythologie antique (Spruance), ou en superposant aux sons des conversations sur les enjeux climatiques, ponctuées de cris d’animaux (Smith). Avant de conclure par le Triple Quartet de Steve Reich – les interprètes jouant l’une des parties sur scène tandis qu’une bande préenregistrée diffuse les deux autres – en démontrant énergie, acuité rythmique et cohésion, à côté d’une intonation (sans doute voulue ?) improbable.

La leçon de style du Cuarteto Casals

Contraste radical avec la beauté intemporelle de L’Art de la Fugue de Bach donné par le Cuarteto Casals deux jours plus tard. Au travers de cet art du canon et de la fugue, énigmatique à plus d’un titre, et qui leur sied comme un gant, l’ensemble espagnol offrit une leçon de style. Vision analytique, sobre, d’une justesse exemplaire, économe en vibratos, animée d’une articulation vive et allégée (sur archets baroques), de phrasés à la métrique aussi souple qu’imperturbable, dont la grande douceur plongea l’auditoire dans une atmosphère de recueillement quasi religieux.

Les Belcea d’un extrême raffinement

Les Belcea allaient encore élever la barre, témoignant du haut niveau d’émulation des différents acteurs. Avec en leur sein la Coréo-autralienne Suyeon Kang, nouvelle au pupitre de second violon qui prouvait une parfaite intégration et une solide personnalité, ils livraient un Quatuor n° 1 de Bartók au lyrisme vivant et délicat, alliant liberté et aisance dans un prodigieux fondu de voix et une mise place millimétrique, en fuyant toute austérité. Leur vision puissante, plus chantante que rugueuse, de l’opus 127 de Beethoven offrit une rêverie céleste dans le mouvement lent, avant une prise de risque époustouflante dans le scherzo et le finale. Dans l’andantino du Quatuor de Debussy donné en bis, une tout autre gamme de couleurs, d’un extrême raffinement, révélait l’étendue de leur palette sonore.

Les Modigliani, élite mondiale du genre

Le lendemain, les Modigliani prouvaient à leur tour leur appartenance au cercle très fermé de l’élite mondiale du genre. Après une truculente entrée dans les Trois Pièces de Stravinsky, ils proposèrent un Troisième de Chostakovitch profondément habité, exploitant en toute fluidité son inépuisable invention, comme ses humeurs tour à tour nostalgiques ou grotesques, grinçantes ou rêveuses. En seconde partie, le premier des « Razoumovski » avait de quoi laisser pantois. Vision robuste à élégance souveraine, d’une absolue pureté dans l’adagio, forgeant mouvement après l’une de ces interprétations à l’esthétique intemporelle, dans lesquelles chaque intention paraît juste. Avant de quitter une salle enthousiaste sur un exquis Menuet de Schubert touché par la grâce.

Quatuor Jérusalem ©Jean-Michel Molkhou

Quatuor Jérusalem. Crédit photo : Jean-Michel Molkhou

Le Quatuor de Jérusalem au sommet

Le lendemain ce fut au tour du Quatuor de Jérusalem de prendre possession des lieux. En ouvrant par le récit épique du Quatuor « De ma vie » de Smetana, leur poigne, leur panache et leur pâte sonore mirent à nu les racines populaires de cette partition autobiographique. L’humeur plus sombre du Quatuor n° 2 de Chostakovitch, tour à tour exaltée ou désolée, connut un sommet lors du déchirant solo d’Alexander Pavlovsky dans le Récitatif. Au travers de la Valse, volubile à la tendresse faussement naïve, puis du finale à variations jusqu’à l’incantation conclusive, on les vit brosser les chapitres dignes d’un roman de Dostoïevski. La métamorphose sonore fut ensuite saisissante dès les premières mesures de l’opus 67 de Brahms. Timbres et phrasés voluptueux, savoureux portamentos « à l’ancienne », alto rayonnant dans le célèbre agitato, le tout avec un naturel confondant, avant de quitter la scène sur la pointe des pieds avec la ravissante Canzonetta op.12 de Mendelssohn.

Le Quatuor Hagen fascine mais déroute

Le concert du Quatuor Hagen valut avant tout pour sa magistrale interprétation de l’opus 131 de Beethoven, tant par sa fascinante intériorité que par son raffinement, mais plus encore par l’architecture grandiose de ses sept mouvements enchaînés, mettant à jour la structure visionnaire de ce chef d’œuvre. En revanche leur lecture maniérée des « Quintes » de Haydn, habitée de lignes sans vibratos, de contrastes exacerbés, de variations de tempos, d’étirements inhabituels et de curieuses glissades (finale) parut déroutante, voire « expérimentale ». Leur vision du quatuor de Debussy, très cérébrale et presque trop inventive, bien distincte de leur enregistrement au charme plus naturel (Deutsche Grammophon, 1994), séduit avant tout par leur lecture de l’andantino, comme sorti d’un rêve.

De plus jeunes ensembles

Au milieu de ce parterre de stars, plusieurs jeunes ensembles se firent remarquer durant la semaine par des prestations de haute tenue. Parmi eux les Confluence autant pour leur fraîcheur et leur vivacité dans Mozart, que pour leur charme et leur sensualité dans Ravel. Les Leonkoro quant à eux, signaient une interprétation ferme, rigoureuse, et sans atermoiements du Quatuor n° 1 de Brahms – nettement marquée par l’influence de leur maître Günter Pichler, ancien primarius du Quatuor Alban Berg – plus convaincante que celle, encore trop « à la lettre » du Quatuor « Sonate à Kreutzer » de Janáček.

Concert final ©Jean-Michel Molkhou

Concert final. Crédit photo : Jean-Michel Molkhou

Le concert de clôture

Et c’est au Quatuor Modigliani que revenait l’honneur de conclure cette biennale par un concert de clôture particulièrement festif, symbolique de leur goût sincère du partage comme de la transmission. Après un poignant Langsamer Satz de Webern, sorte d’adieu à un monde disparu, ils allaient partager la scène avec leurs jeunes collègues du Quatuor Leonkoro dans l’Octuor de Mendelssohn. Cette interprétation pleine de sève, menée de main de maître par Amaury Coeytaux, démontrait non seulement une spectaculaire coordination (Scherzo) mais aussi une touchante complicité entre les deux générations (Andante). En guise d’apothéose finale, les Modigliani avaient choisi la version pour orchestre à cordes du Quatuor op. 27 de Grieg. Entrainant dans leur sillage une pléiade de jeunes artistes issus des quatuors Hermès, Arod, Akilone, Chaos, Barbican, et de deux brillants contrebassistes, les vingt-quatre musiciens démontrèrent un juste équilibre entre enthousiasme et discipline, autant que le plaisir évident de se produire tous ensemble dans la prestigieuse salle Pierre Boulez de la Philharmonie, une fois encore comble pour l’occasion, point final d’un millésime exceptionnel !

Du 12 au 21 janvier

Onzième Biennale de quatuors à cordes

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