Parmi la douzaine d’opéras de Ponchielli, seul La Gioconda créé à La Scala de Milan en 1876, est passé à la postérité. Les Chorégies ne l’avaient pas programmé depuis la venue de Montserrat Caballé en 1983.

Amoureux de cette partition qui ne se laisse pas saisir d’emblée (le livret de Boito d’après Angelo, tyran de Padoue de Victor Hugo est bien embrouillé), Jean-Louis Grinda, maître des lieux et fin connaisseur de l’immense plateau du théâtre antique d’Orange, a choisi de privilégier le premier degré.

À une iconographie suggestive, des costumes d’époque hauts en couleur et un décor dépouillé, en référence à l’identité maritime de Venise (plutôt qu’à Padoue) et des vidéos projetées telle une illusion baroque participent à une esthétique recherchée : salon d’apparat du palais de la Ca’d’oro ou le Paradis du Tintoret du Palais des Doges.

Le faste des mouvements de foule et la sobriété des scènes intimes impriment une diversité à cet opéra de plus de deux heures et demie où s’opposent la chanteuse de rue Gioconda à la noble Laura mariée au chef de l’Inquisition Alvise Badoero. Toutes deux sont éprises du même prince génois Enzo déguisé en marin dalmate de retour après son bannissement. Coups tordus, adultère, trahisons, parcourent l’action aux multiples rebondissements jusqu’au suicide de la Gioconda.

Crédit photo : Philippe Gromelle

Cette œuvre exigeante nécessite des chanteurs aguerris, capables d’affronter des airs souvent très tendus. La soprano hongroise Csilla Boross, qui a dû remplacer Saioa Hernández, une semaine avant la générale, ne manque pas de moyens ni de générosité dans le rôle-titre, délivrant des aigus filés. Face à elle, la Laura de la mezzo-soprano Clémentine Margaine capte l’attention par son timbre puissant et sa forte présence qui culmine au dernier acte. Les hommes ne se situent pas toujours sur les mêmes cimes : le baryton Claudio Sgura n’a pas l’étoffe suffisante pour incarner le rôle délétère de Barnaba, espion de l’Inquisition ; Alexander Vinogradov, malgré une belle tenue de chant, reste en-deçà du méchant Alvise, et Stefano La Colla peine à caractériser l’esprit princier d’Enzo (air « Cielo e mar ! ») bien que, in fine, il gagne en crédibilité.

Daniele Callegari à la tête de son Orchestre philharmonique de Nice – il en assure la direction depuis 2021 – est un chef expérimenté au dynamisme contagieux (Danse des heures) mais direction brillante ne creuse pas toujours la veine dramatique. Si les chœurs venus de plusieurs maisons d’opéras (Avignon, Monte-Carlo, Capitole de Toulouse) tiennent bien leur rang en particulier dans les scènes spectaculaires comme le Carnaval de l’acte I, la chorégraphie du ballet de l’Opéra Grand Avignon, plutôt classique, reçoit les applaudissements d’un public venu nombreux. Sans apporter le grand frisson, cette Gioconda n’en demeure pas moins un beau spectacle, point d’orgue à une édition réussie des Chorégies.

Chorégies d’Orange, 6 août