La bouleversante Petite mort​​​​​​​ de Jiří Kylián suggère l’abandon des corps et l’ambivalence de la sexualité.

Petite Mort de Jiří Kylián – Clémence Gross, Alexander Maryianowski ©Ann Ray/Onp

Clémence Gross et Alexander Maryianowski. Crédit photo : Ann Ray/Onp

La « petite mort » est le nom que l’on donnait jadis à l’orgasme sexuel, ce moment d’oubli de soi qui s’apparenterait au coma. Abandonner le corps à ses émotions obscures, lui offrir une forme d’apesanteur, c’est aussi la quête de la danse, qui n’est jamais très loin de la sexualité ni de l’emballement mystique. C’est cette proximité ambiguë, sulfureuse et délicieuse, qu’explore le chorégraphe tchèque Jiří Kylián, icône du ballet néoclassique, dans son ballet Petite mort, créé par le Nederlands Dans Theater en 1991.

L’œuvre entre au répertoire de l’Opéra de Paris à l’occasion du spectacle composite donné à Garnier pour les fêtes de la nouvelle année. Le maître a toujours ciselé ses ballets sur un principe intangible : la musicalité. Il ne s’agit pas pour lui d’utiliser la musique comme un artifice pour éveiller la sensibilité, mais bien de s’en imprégner « jusqu’à la moelle ». Pour cette Petite mort, Kylian est allé au plus évident en choisissant les deux adages irrésistibles de Mozart (l’Adagio du Concerto pour piano en la majeur, l’Andante de celui en do majeur), et quoi de mieux en effet pour suggérer l’abandon des corps et leur fusion ? À des années-lumière du voyeurisme, mais aussi de la pudibonderie, il déroule un écheveau de pas de deux sensuels menés par des couples de danseurs aux justaucorps couleur chair, équipés d’une fine épée pour transpercer les cœurs, qui s’enroulent, s’enlacent, s’embrassent, s’envolent, s’enflamment, se gorgent l’un de l’autre avec une ardeur foudroyante. Ici, tout est désir, chair, et volupté. Par quelle magie les danseurs de l’Opéra parviennent-ils à concilier la précision millimétrée des mouvements avec cette exceptionnelle élasticité ?

Entre l’humain et l’animal

Malgré la douceur de Mozart, les ébats passent de l’aérien au sol à la vitesse de l’éclair, suggérant aussi une violence cachée. Le désir n’est pas loin de la rage, l’amour est proche de l’affrontement. Parfois, des personnages engoncés dans de longues robes rigides, glissent sur scène comme des fantômes et se libèrent de leur carcan. C’est de l’érotisme qu’il est question, de l’insatiable soif de l’autre, mais aussi de la face cachée du plaisir. Le sexe est le lieu de la rencontre entre l’humain et l’animal, semble dire Kylián, là où la jouissance peut côtoyer la souffrance. Dans cette bouleversante Petite mort, on lit, en filigrane, toute l’ambivalence de la sexualité et l’extrême fragilité des petits êtres que nous sommes.

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