Peter Sellars voit en Beatrice di Tenda un premier combat contre l’injustice faite aux femmes au XIXe siècle, et un brûlot politique engagé pour aujourd’hui encore. Hélas, il en tire l’une des moins inspirées de ses créations.

Beatrice di Tenda par Peter Sellars ©Franck Ferville

Tamara Wilson en Beatrice di Tenda. Crédit photo : Franck Ferville

Inspirée d’un fait réel du Cinquecento, la fausse accusation d’adultère de la comtesse de Tende par son second mari, Filippo Visconti, duc de Milan, qui la fit exécuter pour récupérer ses terres et sa puissance politique, Beatrice di Tenda fut composée par Bellini entre Norma et Les Puritains, pour La Fenice. Ce fut un échec, du fait d’une action dramatique sans grand ressort, d’une partition d’un beau lyrisme, mais au belcanto un peu trop alangui, car sans l’intensité sidérante qu’on connaît aux œuvres voisines, ou à l’Anna Bolena de Donizetti qui lui fait un peu figure de jumelle réussie.

Cent quatre-vingt dix-neuf ans plus tard, son entrée au répertoire de l’Opéra-Bastille s’avère déjà improbable du fait de l’ambitus propre à l’œuvre dans un vaisseau fait pour un tout autre type de partition. Ce que confirme la direction peu inspirée de Mark Wigglesworth qui ne cultive, du style bellinien, ni la sensibilité ni les équilibres : seuls les chœurs s’intègrent (par le nombre) dans le trop vaste vaisseau… La distribution compense-t-elle ?

À distance du rôle

Comblé hier par l‘impressionnante Turandot de Tamara Wilson, on s’interrogeait sur sa capacité à dominer le rôle de Béatrice, où se sont illustrées, bien après La Pasta, les Sutherland, Gencer, Gruberova, Devia d’hier, ce qui ferait d’elle une assoluta qui va oser Brünnhilde demain. Mais l’incapacité de cette grande voix souple à se plier au style de chant requis, et à son impérieuse dignité, est flagrante. Timbre sans charme, aigre parfois, absence de variété des colorations, uniformité de ton et d’expression, refus d’affronter les suraigus – non écrits – qui ajoutent à l’éblouissement potentiel du rôle, tout la met à distance d’un art et d’un rôle dont il faut magnifier l’héroïsme un peu stoïque par le sublime du chant, ici absent. Sans parler du faible investissement théâtral (mais comment faire avec ces costumes, hideux, qui lui refusent toute noblesse ?) et de l’absence d’émotion. Elle sera réservée à l’Orombello de Pene Pati qui – comme son frère Amital dans le très court rôle d’Amicino – maîtrise les codes du belcanto avec séduction. L’Agnese de la mezzo Theresa Kronthaler ne donne élégance à son chant et consistance à son personnage qu’à la toute fin de l’œuvre. Même le très beau verdien de timbre, de couleurs, de legato qu’est Quinn Kelsey peine à convaincre totalement en méchant mari. Attendait-on trop ?

Peter Sellars déjà vu

Reste la production de Peter Sellars, qui voit en l’œuvre un premier combat contre l’injustice faite aux femmes au XIXe siècle, et un brûlot politique engagé pour aujourd’hui encore. Hélas, il en tire l’une des moins inspirées de ses créations, où faute d’une direction d’acteurs intense, il n’arrive pas à susciter ces absolus d’émotion qui sont sa marque, au-delà de ses transpositions à un aujourd’hui simpliste où il ressasse son propre déjà vu. Que son vieux complice George Tsypin l’embarrasse d’une broderie de haies et topiaires de métal peint en vert cru installée dans la cour à arcades d’un palais italien aux parois translucides, qui n’est poétique que peu éclairé, n’arrange rien. Comme les apparitions de jardiniers, laveurs de parois, ou de l’héroïne consultant son smartphone, parfaitement incongrues.

On a alors souvent fermé les yeux pour chercher la magie de Bellini, en filigrane, souvent en vain. Le public, moins exigeant sans doute, y aura été sensible.

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