Un Kurt Weill capital !

Published On: 3 avril 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

HK Gruber et de formidables solistes proposent un programme original qui embrasse les différents styles de Weill, entre héritage viennois et cabaret. Un Choc Classica.

Mieux vaut commencer ce programme par la fin si l’on veut en percevoir la logique. Le Concerto pour violon fut écrit après la mort de Busoni dans la classe duquel le jeune Weill avait été accepté en 1920 (après avoir été l’élève de… Humperdinck !). Il s’agit de sa première grande œuvre, qu’il faut connaître pour apprécier son évolution future.

Créé à Paris en 1925, il coule dans un cadre traditionnel (avec Andante de forme sonate et finale en rondo encadrant une sérénade nocturne dont les trois volets se calquent sur ceux du cœur de la Symphonie n° 7 de Mahler – les Nachtmuziken), une fantaisie d’apparence iconoclaste (la formation pour vents, contrebasse et percussion, avec solos développés de xylophone et de trompette) mais bien plus sérieuse qu’il n’y paraît.

Weill y flirte avec le dodécaphonisme et l’atonalité, étrangères à sa nature profonde, sans s’y attarder et, surtout, se démarque par un langage délibérément allusif, oblique, du rationalisme compositionnel qu’il voit comme une entrave à sa fantaisie, déjà débordante. Y souffle un vent de folie, d’une verve malicieuse, balançant les apparences, encore structurées, et le fond, à la fois narquois et grave. Le violon y est (mal)traité dans le sillage de l’École de Vienne, anticipant parfois le Concerto pour violon de Berg, largement postérieur, en gardant un œil sur le Stravinski grinçant de L’Histoire du soldat : quadrature du cercle résolue avec une liberté poétique déjà parfaitement émancipée.

L’horlogerie fébrile du Concerto pour violon

Hélas éclipsée par les succès futurs du compositeur dans de tous autres domaines, l’œuvre n’en mérite pas moins une place de choix au répertoire. De la douzaine de gravures accessibles, jusqu’ici seuls Frank Peter Zimmerman avec Mariss Jansons (Warner Classics, 1997) et Kolja Blacher avec Claudio Abbado (Deutsche Grammophon, 2010), l’un ombrageux, l’autre lunaire, avaient donné la pleine mesure de la partition. C’était sans compter sur l’excellent Benjamin Herzl qui joue ici un Guarneri del Gesù d’une beauté à se damner et sur Heinz Karl Gruber, autorité mondiale dans ce répertoire. Ce dernier a d’ailleurs signé en 2022 chez le même éditeur et avec son virtuosissime Orchestre de chambre suédois une gravure d’anthologie des deux symphonies.

Dès l’Andante con moto, l’extrême sensibilité du soliste se confronte à la splendeur plastique d’un orchestre en apparence froid et détaché, neigeux presque, en un étrange objet mécanique dont l’horlogerie fébrile convoque un sentiment de tragédie imminente, de bourrasques souterraines, féroces, finalement bien plus conflictuelles qu’il n’y paraît. La ronde fantastique du Notturno, musique de spectres, d’une fausse désinvolture, la splendide trompette de la Cadenza, avec un violon fruité déjouant tous les pièges d’une écriture peu spectaculaire mais redoutable de versatilité, les fanfaronnades d’une Serenata à l’issue plus qu’incertaine, sont magistrales.

La tarentelle finale brasse toutes sortes d’essences potentiellement toxiques sous une trompeuse amabilité, course-poursuite entre un soliste d’une fureur incandescente, et un orchestre d’une rare puissance, en éclats, fractures, obstacles labyrinthiques. L’évitement systématique de toute sensiblerie comme l’équilibrage très délicat entre le violon et les vents, par nature très sonores, relèvent d’une conduite magistrale.

Orphée surréaliste

Le Nouvel Orphée, créé en 1927 au Krolloper de Berlin par Erich Kleiber, marque une évolution notoire. Cette cantate pour soprano, violon obligé et petit orchestre sans violons utilise librement tous les apports des musiques du temps qui constitueront la marque de fabrique du Weill ultérieur : cabaret, cirque, cinéma. Le texte adapte le mythe à la façon surréaliste : Orphée quitte les collines d’une Arcadie à laquelle plus personne ne croit, pour pérégriner au sein d’une humanité sordide où, d’épisode en épisode, il devient une sorte de pop star internationale, dévoyant ses idéaux à l’aune de la médiocrité de ses désormais contemporains, pour finir par retrouver, dans une salle d’attente de gare, une Eurydice triviale (comme la Dulcinée de Don Quichotte) qui lui échappe. Déçu, il se tirera une balle dans le cœur.

À une longue introduction suivie d’une cadence de la soprano, puis du violon, succéderont sept variations aussi brèves que virtuoses et kaléidoscopiques, avant un épilogue cruel où de tendres arpèges de harpe accompagneront sa déchéance. Gruber a choisi une traduction anglaise (par le metteur en scène David Pountney) qui assure une parfaite intelligibilité au texte, habilement actualisé. Jennifer France restitue cette partition étrange avec une fraîcheur désarmante, un chant tout en rondeurs empathiques et argentées, différenciant habilement les nombreuses strophes avec de subtiles nuances de diction, une précision rythmique, une élégance candide teintée de douce amertume, jamais déclamatoire, une tendresse de conteuse philosophe absolument irrésistible.

Ici aussi, la fermeté de la direction compense avec bonheur la volatilité des atmosphères. Elle y surpasse aisément la robuste version (en allemand) de Carole Farley et José Serebrier (premier enregistrement mondial, ASV, 1997), d’une bien prosaïque véhémence, à l’instar des captations publiques de Kathryn Harries avec Andrew Davis ou Anja Silja avec Gary Bertini, toutes les deux intelligentes mais en méforme vocale.

Irrésistibles Péchés

De même, pour les célèbres Sept Péchés capitaux, c’est la version anglaise d’Auden et Kallman de l’original pour soprano, déjà gravée (hélas !) par Marianne Faithfull (BMG, 1998) que Gruber a choisie, tirant ainsi l’œuvre des inquiétudes militantes d’une République de Weimar finissante vers les frivolités douces-amères des musicals américains dont Weill allait par la suite faire son miel.

L’œuvre y gagne une sorte d’implacabilité tranquille, acidulée plus que vitriolesque, une fluidité limpide qui, paradoxalement, en magnifie le moralisme hypocrite et les sous-textes mystérieux avec une rare émotion (l’épilogue est bouleversant de résignation). Ici aussi, saisissante différenciation des épisodes, avec un souffle lyrique sur les gradations, parfaitement préservées, culminant en crescendo avec « L’Envie », dont l’extrême cruauté procède des six péchés précédents, dont il est bien évidemment le pire.

Le filigrane tragique, le chant très pur de Wallis Giunta, formidable, ne tombant jamais dans l’opératique pour autant, la poigne sans ostentation ni caricature du chef, l’extrême beauté de l’orchestre et les quatre solistes masculins, fort sobres, renouvellent l’approche d’une œuvre que l’on croyait connaître par cœur. Un incontournable désormais, à ajouter aux versions majeures (pour soprano) d’Elise Ross et Simon Rattle (Warner Classics, 1982, avec le meilleur quatuor masculin possible ; éviter le remake édulcoré avec Magdalena Kožena) et Anne-Sofie von Otter avec Gardiner (Deutsche Grammophon, 1993).

Les nostalgiques du populisme est-allemand et les crypto-brechtiens thésauriseront bien sûr Gisela May (qui transpose) et Herbert Kegel (Berlin Classics, 1968), voire la très bonne version récente de Katharine Mehrling avec Johanna Mallwitz (Deutsche Grammophon, 2024), de loin préférables aux bricolages douteux de la « patronne » Lotte Lenya (Sony Classical, 1956).

Informations pratiques

  • Compositeur : Kurt Weill (1900-1950)
  • Œuvres : Les sept Péchés capitaux. Le Nouvel Orphée. Concerto pour violon et orchestre à vents
  • Interprètes : Wallis Giunta, Jennifer France (sopranos), Katarina Andreasson, Benjamin Herzl (violons), solistes, Orchestre de chambre suédois, HK Gruber (direction)
  • Label : BIS Records 2779 (1 SACD)
  • Dates d’enregistrement : 2023-2024
  • Durée : 1 h 21 min

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