Deux jeunes voix face au mythe Kurt Weill
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Deux jeunes cantatrices revisitent Kurt Weill : Katie Bray et Margaux Poguet affrontent un répertoire mythique entre audace, filiation et modernité.
On ne peut que se réjouir de voir deux jeunes et prometteuses cantatrices se lancer dans les songs et mélodies de Kurt Weill, répertoire stylistiquement dangereux tant il a été marqué par les écrasantes personnalités d’interprètes allemandes (Lotte Lenya, la muse, Gisela May, Ute Lemper, voire Nina Hagen, les héritières) ou pas (Teresa Stratas, Barbara Hannigan, Anne Sofie von Otter, surtout) qui en ont, chacune à leur manière, sublimé le raffinement canaille.
La sobriété très classieuse de Katie Bray
La Britannique Katie Bray embrasse une chronologie vaste, de la période parisienne (donc post-brechtienne) jusqu’à l’ultime « Apple Jack » tiré de la comédie musicale inachevée Huckleberry Finn. L’ensemble du disque converge vers « Youkali », tiré de la musique composée en 1934 pour la pièce de Jacques Deval, Marie Galante, histoire improbable d’une orpheline exilée de force en Amérique du Sud, prostituée et convertie à l’espionnage. Cette quête de Youkali, le paradis de nos rêves inaccessibles, est scandée par quatre improvisations, vocales et instrumentales, qui anticipent le dévoilement final en se glissant parmi le reste du programme. Avec un intérêt tout relatif, d’ailleurs. Idem pour l’ouverture de L’Opéra de quat’sous insérée en cours de parcours on ne sait trop pourquoi.
Cela étant, la chanteuse, dotée d’un beau timbre aux éclats sombres et un peu froids, louvoie intelligemment entre le trop « grand opéra », hors de propos ici, ou l’encanaillement acide d’une pseudo-chanteuse réaliste. Jouant femme moderne contre femme fatale (fantasme masculin désormais indésirable), elle délivre des lectures plastiquement parfaites et avec ce qu’il faut de voile sur la voix, de cinglant retenu et de sobres inflexions pour effleurer subtilement le fond du texte, en distillant artistement le parlando lorsqu’il le faut.
C’est d’une sobriété très classieuse, d’autant qu’elle bénéficie à l’accordéon (d’un effet splendide dans « Youkali », qui est un tango), au piano et à la contrebasse de partenaires d’exception. Avec un rien de virtuosité dans les dosages dynamiques et de prises de risque calculées, elle égalerait presque von Otter, son évident modèle, même si son « Youkali », pulpé façon « chanteuse à voix », manque de cette friabilité désabusée et allusive qui en fait tout le charme.
Le timbre long et velouté de Margaux Poguet
Pour son premier disque, dont le titre est emprunté à une strophe de « Youkali », (« C’est dans notre nuit, comme une éclaircie, l’étoile qu’on suit »), la Française Margaux Poguet, fraîche émoulue (2023) du CNSMD de Paris, déjà remarquée sur des scènes de province et dans le Don Giovanni mis en scène par Jean-Yves Ruf, a choisi, au risque de l’émiettage, de confronter le Weill parisien, surtout, aux ombres géantes d’Alban Berg (1885-1935) et Viktor Ullmann (1898-1944). N’oubliant pas que le premier appréciait et soutenait, à la différence de Schönberg, la musique de son cadet, et que le second, élève de Schönberg, était proche de Berg et Zemlinsky.
Elle déploie dans les redoutables Sieben frühe Lieder de Berg, sommets du disque, toute l’opulente chaleur d’un timbre long et velouté (d’un mezzo, presque, tant la tessiture est homogène et les passages aisés), ployé en longues lignes d’une passion enfiévrée fort inhabituelle, préférant la sensualité au mystère symboliste que l’on trouve chez Margaret Marshall (Deutsche Grammophon, 1985) ou Juliane Banse (ECM, 2009). Même si une captation exagérément proche tasse trop les complexes échanges contrapuntiques avec le piano.
Cette carnation généreuse fait également merveille dans les rares et brûlants Sonnets de Louise Labé qu’Ullmann composa peu avant sa déportation à Teresienstadt. On s’étonne de les voir dispersés au long du programme, à la différence des Berg, et, surtout, que le dernier « Oy si j’estois en ce beau sein ravie » soit inexplicablement omis. On trouvera les six dans la version beaucoup plus dépouillée de Christine Schäfer (Orfeo, 1994-1995).
Des chansons françaises de Weill, quatre extraits de Marie Galante, avec en point de fuite, comme chez Katie Bray, l’inévitable « Youkali », placé en fin, dans un style un rien « lounge bar » (pourquoi pas ?), gâché par un piano trop virevoltant et surtout un long et lourd prologue à la contrebasse qui ne s’imposait pas. Le reste, superbe, est détaillé, codifié, presque, avec beaucoup d’application, et le sens narratif d’une actrice aux dépens peut-être d’un surcroît de ce cocktail d’amertume, candeur, cynisme et révolte naturellement distillé par les plus grandes. On note l’astucieux rapprochement du célèbre « Je ne t’aime pas » avec son splendide remake allemand « Wie lange noch ».
Informations pratiques
- Compositeur : Kurt Weill (1900-1950)
- Titre : « À la recherche de Youkali »
- Œuvres : 14 songs et mélodies
- Interprètes : Katie Bray (mezzo-soprano), Murray Grainger (accordéon), Marianne Schofield (contrebasse), William Vann (piano)
- Label : Chandos CHAN 20359 (1 CD)
- Date d’enregistrement : 2025
- Durée : 1 h 01 min
Informations pratiques
- Titre : « Dans notre nuit »
- Œuvres : 9 songs et mélodies + Berg : Sieben frühe Lieder + Ullmann : Sonnets de Louise Labé (extraits)
- Interprètes : Margaux Poguet (soprano), Jules Billé (contrebasse), Joséphine Ambroselli (piano)
- Label : Mirare MIR78
- Date d’enregistrement : 2024
- Durée : 1 h 15 min




