Le triomphe de Siegfried

Published On: 12 mars 2026|
Temps de lecture : 3 minutes

Suite du Ring de Wagner à La Scala de Milan où le cercle s’agrandit. Ce sont désormais deux traits qui le traversent, délimitant les mâchoires du dragon, avec un œil incandescent en son centre. Serait-on dans Jurassic Park ?

 

Antre de Mime : côté cour, la forge, au centre le soufflet, et côté jardin, le barda composite de Mime, clown malveillant et empoté que le public a la plus grande joie de retrouver, tant Ablinger-Sperrhacke chante et joue bien. Au fond, on retrouve les monolithes de La Walkyrie, cette fois renversés, suspendus à une poutre.

Le tout donne l’impression d’un dentier pour dinosaure à la retraite. Et puis paraît Klaus-Florian Vogt. Le ténor avait fait sensation il y a un peu plus de vingt ans en devenant la référence du moment dans le rôle de Lohengrin. La voix est claire, juvénile, la prononciation limpide et l’on ne perd pas une seule syllabe de son chant, ce qui n’est pas si courant dans ce répertoire. On se souvient de l’émerveillement qu’il avait provoqué alors.

Comment se sortira-t-il du rôle, héroïque entre tous, de Siegfried ? Est-ce que cela sera toujours aussi impressionnant ? On ne peut s’empêcher d’avoir une pointe d’inquiétude pour cet interprète que l’on admire tant. L’inquiétude sera vite dissipée. Ce soir sera celui de son triomphe.

Le Siegfried précis et émouvant de Klaus-Florian Vogt

La scène de la forge, à l’acte I, est magistrale. Vogt est aussi crédible dans la précision de ses gestes – à croire presque qu’il a exercé une profession manuelle avant d’être chanteur – qu’éblouissant dans l’hymne à « Notung, neidliches Schwert ». Et pourtant, le même interprète ne tarde pas à nous émouvoir au travers des doutes et du désarroi qui le travaillent : pourquoi a-t-il été confié à cet ignoble nain, auquel il ne ressemble pas ? Qui donc pouvait bien être Sieglinde, qui fut sa mère ? Et pourquoi est-il seul et n’a-t-il pas de compagnie ? Tout cela n’a plus rien d’héroïque et reste profondément touchant.

Du dragon, bien sûr, Vogt ne va faire qu’une bouchée, puisqu’il n’a peur de rien. Et ce bon sauvage, à la Rousseau, est libre. Il ne risque pas d’avoir été policé par la civilisation ou la société, comme en témoignent ses débuts maladroits en soufflant du roseau. Et comme il ne sait rien, il n’hésite pas une seconde à faire tête à son grand-père, le Wanderer, dont il détruit la lance. Que n’a-t-on glosé, en long et en large, sur l’interprétation freudienne que l’on peut donner à cet épisode ! Dans cette mise en scène de David McVicar, il est raconté, montré sur scène, sans sur-interprétation, sans lourdeur. Siegfried se fraie simplement son chemin vers cette femme si belle que l’oiseau (Francesca Aspromonte) lui a indiqué. Le puceau héroïque ressent en lui un élan vital nouveau, irrépressible, et il y va, sans se poser de questions.

Camilla Nylund, une Brünnhilde souveraine

Après avoir dominé la scène pendant plus de quatre heures, le voici réveillant sa tante Brünnhilde (Camilla Nylund), dont il va faire sa femme. Et, au contact de cette immortelle devenue mortelle, il va découvrir la peur. Le duo final est étincelant de métal et de vigueur. Pas un soupçon de fatigue ou d’essoufflement dans ce prodigieux marathon vocal. Lorsque le rideau tombe, le public, exténué, porte Vogt en triomphe.

La prestation est tellement exceptionnelle qu’elle l’emporte sur tout le reste du spectacle, pourtant très beau. Michael Volle, à sa troisième apparition, est plus en forme que jamais, et offre un Wanderer tout en voix, autant dans la scène des énigmes avec Mime que dans sa dernière rencontre avec la Wala, cette Erda (Christa Mayer) bien inutile qu’il renvoie au vestiaire en la maudissant. Camilla Nylund est assurément une grande Brünnhilde et la scène de son réveil pleinement à la hauteur de ce que l’on peut attendre d’elle. Pour l’antre du dragon, le décor fait penser à l’univers inquiétant et gothique de Tim Burton. Les lumières de David Finn sont, comme depuis le début, superbes.

Quelques protestations, encore, lors du salut du chef Alexander Soddy, que le reste du public ne comprend pas bien. Acclamations pour Camilla Nylund et Michael Volle, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke et Ólafur Sigurdarson (Alberich). Triomphe de Klaus-Florian Vogt, à qui la salle offre une standing ovation.

Milan, Théâtre de La Scala, le 5 mars.

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