Justine Caillé : piccolo solo à l’Orchestre philharmonique de Radio France
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Suite des entretiens avec les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Radio France. Rencontre avec Justine Caillé, piccolo solo.

Crédit photo : Christophe Abramowitz / Radio France
Avec ses sonorités aigües, virevoltante ou rythmique, la petite flûte (« piccolo flauto » en italien) apporte éclat, virtuosité, gaîté. Elle est comme un oiseau, un soprano léger. Mais pas seulement. « Les compositeurs du XXe siècle comme Ravel et Debussy, ou Chostakovitch dans ses mouvements lents, ont développé le grave de l’instrument, ce qui donne une pâte sonore, suave, ronde que j’aime beaucoup » confie Justine Caillé, soliste au Philharmonique de Radio France. Le mot « piccolo » m’inspire immédiatement une sensation de bien-être, celle d’une continuité physique entre mon corps et l’instrument, un enveloppement chaud, réconfortant.
« Une vie à haut risque ! »
Si on le voit souvent patienter avant de jouer, le piccoliste ne se la coule pas douce. Au contraire ! « Attendre est notre plus grand défi : attendre en restant dynamique, même si nous restons longtemps silencieux. Dans la Neuvième de Beethoven, nous n’avons même rien à jouer pendant une heure, puis nous attaquons la petite marche militaire de l’Hymne à la joie. Tout de suite, il faut que ce soit juste, en rythme, bien connecté à l’orchestre. » La solution ? « Sentir la pulsation du groupe, écouter harmoniquement et anticiper, pour être le plus juste possible du point de vue de l’interprétation. » Apprivoiser la peur reste un défi dans certaines partitions, comme la Huitième Symphonie de Chostakovitch où le piccoliste peut sentir la pression qui monte, pendant le long et sublime solo de cor qui précède le sien. « Et encore, ici, le solo de piccolo est d’une durée conséquente : nous avons le temps de nous exprimer. Mais très souvent, le piccoliste est confronté à des solos au caractère fugitif, c’est un sacré challenge ! »
Autre défi, l’intonation au sein de l’orchestre : « Lorsque j’attends, j’ai la chance d’être au concert (rires), c’est fascinant, mais quand arrive mon tour, mon piccolo ne doit pas être froid. Un piccolo froid sonne trop bas. Je le réchauffe entre mes mains, je souffle un peu, ou je le place sous ma cuisse. Mais il ne doit pas être trop chaud non plus ! Un jour, jouant Shéhérazade de Rimski-Korsakov avec un nouveau piccolo, le bois de mon instrument était trop chaud, et l’intonation donc trop haute en début de phrase. Ce sont les expérimentations du piccoliste. Le métier qui rentre ! »
Le piccolo s’appuie sur la stabilité des basses – contrebasses, tuba, trombones – qui posent la base de la richesse harmonique de l’orchestre. « J’ai toujours une oreille sur eux pour élargir ma sonorité, lui donner plus de profondeur et me fondre dans le son orchestral, tout en écoutant les violons, 1ère flûte et 1er hautbois avec qui je suis souvent à l’octave. »
Un instrument à part entière
Comme un violon diffère d’un autre (Stradivarius plus brillants, Guarneri plus sombres, etc.), le piccolo prend, selon les instruments, une sonorité plus ou moins claire, perçante, boisée, ou veloutée. Si la flûte, l’un des instruments les plus anciens de l’humanité, a été construite d’abord en os puis en bois et aujourd’hui en métal, le piccolo (« piccolo flauto », petite flûte en italien) est toujours en bois. Il a pour ancêtre le fifre militaire, immortalisé par Edouard Manet en 1866 dans son tableau Le Fifre. Au départ simple tube avec des trous, il s’est vu adjoindre au XIXe siècle des clefs. « La facture a considérablement évolué, raconte Justine Caillé. Y compris ces dernières années grâce au luthier Jean-Yves Roosen. Il a travaillé avec des piccolistes comme Pierre Dumail, artiste incroyable, avec qui j’ai eu la chance de faire mon master de piccolo au CNSMD de Paris. Roosen est arrivé à un instrument à la sonorité plus égale, et au tempérament plus égal, ce qui facilite la justesse. La radio a acquis récemment l’un de ses instruments. Je l’ai joué deux semaines pour Le Sacre du printemps que nous avons donné sous la direction de Myung-whun Chung. Le piccolo de Roosen présentait des écarts de justesse différents du mien, il a nécessité un travail d’embouchure différent. »
Constitué de deux parties (corps et embouchure), deux fois plus petit que la flûte, le piccolo couvre lui-aussi 3 octaves, mais à une octave supérieure. Le piccolo « continue l’échelle haute de la flûte, écrit Berlioz dans son Traité d’instrumentation, on peut glisser comme sur une seule flute dans une continuité extraordinaire ».
Du fait de sa taille, est-il plus difficile à jouer ? « Pour toutes les flûtes, le travail de la sonorité consiste à activer la colonne d’air pour modeler le son, l’équilibrer, le détacher, trouver la résonance de l’instrument et de son propre corps. Il faut aussi plus ou moins centrer le souffle, pour le diriger au bon endroit du biseau de l’embouchure avec « la pince » (les lèvres). La flûte est métallique et cylindrique, le piccolo est en bois et conique. Il n’est pas plus acrobatique. Il doit être travaillé pour lui-même, avec ses spécificités. »
Tempêtes et éclat
À l’âge classique, l’aptitude du piccolo à la stridence en fait l’instrument des tempêtes. Beethoven l’utilise ainsi dans le quatrième mouvement de la Symphonie « Pastorale » et Gluck, dans la tempête d’Iphigénie en Tauride. « Mozart, Beethoven, et Gluck lui donnent aussi souvent une fonction harmonique, mais son rôle va évoluer considérablement. Dans la Cinquième de Beethoven, par exemple, le piccolo joue avec les cuivres, il a le même rôle harmonique que les trombones, et puis à la fin, la sonorité du piccolo s’extrait de tout l’orchestre avec une petite gamme ascendante. Le voilà investi d’un rôle un peu plus prépondérant ! » Avec les années, il va avoir sa personnalité et sa fonction à lui. Berlioz est l’un des premiers compositeurs à lui donner une grande place, comme Bizet. « Dans le quatrième mouvement de La Symphonie fantastique, « La Nuit de Sabbat », le piccolo est festif, avec beaucoup de trilles et d’appogiatures. Quand il rejoint la petite clarinette, c’est électrique ! » Chez Verdi et Rossini il donne de l’éclat aux tutti, Rossini l’utilise aussi pour la gaité dans Sémiramis. Dans le répertoire contemporain, il est souvent utilisé dans le suraigu : « Un challenge !» sourit la soliste.
Sologne, Paris, Rotterdam
Justine Caillé commence la musique, fait assez rare, par le piccolo, « un piccolo en plastique noir avec une embouchure en métal, choisi par mon professeur sans doute pour des raisons de poids. En général on commence par la flûte, je le remercie aujourd’hui ! ». La musicienne grandit en Sologne, arrive à Paris le bac en poche et enchaîne vite les étapes : CRR de Paris, puis CNSMDP, et succès au concours de deuxième flûte à l’Orchestre National d’Ile de France qu’elle intègre donc. « Être deuxième flûte est un métier fabuleux : vous êtes l’ombre de la première flûte, vous anticipez ses inflexions et ses intentions. En même temps, vous la soutenez. J’aime beaucoup ce rôle. » Après deux ans à l’Orchestre philharmonique de Rotterdam comme piccolo solo, « une expérience artistique et humaine extraordinaire, très intense », Justine Caillé entre au Philharmonique de Radio France en 2021. Piccoliste solo, elle fait alors partie des plus jeunes musiciens de l’orchestre. « Il n’y a pas de de barrière d’âge, dans un orchestre, même si nous avons énormément à apprendre des anciens. C’est une dimension formidable du métier. Chacun a à donner. Les solistes ont une autorité musicale, plus que hiérarchique. L’orchestre fonctionne comme une toile. Nous sommes tous connectés les uns aux autres : les solistes des vents et du quatuor à cordes sont connectés au premier violon, le premier violon au chef et aux timbales. Le chef, au centre, dirige en fonction de sa vision mais aussi de ce qu’il entend. Il interagit avec les propositions des solistes. »
Le rythme du Philharmonique de Radio France est très intense, avec un nouveau programme chaque semaine. À quoi s’ajoutent des concerts en formation de chambre, comme à la mi-avril « Le Voyage d’Ulysse », un programme jeune public de la série « Les Contes de la Maison Ronde » auquel participera Justine Caillé avec d’autres musiciens du Philharmonique. Les pérégrinations d’Ulysse seront évoquées à travers Purcell, Schubert, Delibes et quelques autres. « J’aime ces concerts en petits groupes, nous prenons le temps de parler, de répéter. » S’adresser aux plus jeunes est une dimension très importante pour Justine Caillé, également professeur au CRR de Rueil-Malmaison. « L’enseignement m’habite depuis longtemps. J’ai commencé à seize ans dans mon école de musique et je n’ai jamais arrêté depuis. Transmettre oblige à se poser des questions : comment sonne l’instrument, comment réaliser ceci ou cela. S’interroger, être en perpétuelle évolution, est très important pour un musicien. »
Justine Caillé, in fine, confie son attachement profond pour les symphonies de Chostakovitch, un compositeur qui la touche particulièrement dans son écriture pour le piccolo. L’instrument y est très versatile : dur et rythmique, par exemple dans le Concerto pour violon n°2, ironique et strident dans les pages sarcastiques. « Chostakovitch a écrit aussi des solos magnifiques. Prenez le premier mouvement de la Sixième Symphonie : dans le premier mouvement, le piccolo déroule un solo très beau, très étale, sur une nappe de cordes, avec de grands sauts d’octaves. L’instrument y est étincelant sans aucune dureté. Il apporte son éclat à cette atmosphère unique. »




