Jugement de Salomon à Pékin
David Bösch plonge Le Cercle de craie dans un univers mi-réaliste mi-symbolique où la Chine ancienne et la Chine de Zemlinsky rencontrent notre monde d’aujourd’hui.

Le Cercle de craie ©Sandra Then
Le Cercle de craie (Der Kreidekreis) de Zemlinsky aura été donnée deux fois cette année en Allemagne : après Karlsruhe en juin dernier, voici que Düsseldorf en présente à son tour une nouvelle production en décembre-janvier. Créé en 1933 à Zurich, l’avant-dernier opéra du compositeur du Nain et de la Tragédie florentine mélange allègrement scènes chantées et scènes parlées. La partition rompt en partie avec le post-romantisme pour assimiler certains éléments du modernisme de l’entre-deux-guerres. Le Cercle de craie du titre renvoie à la même source littéraire que Le Cercle de craie caucasien de Brecht, un drame chinois du XIVe siècle fidèlement adapté en 1925 par l’écrivain allemand Klabund ; le succès berlinois de cette pièce poussa sans doute Zemlinsky à en tirer un opéra.
Trois temporalités entremêlées
Familier de l’œuvre de Korngold (Le Miracle d’Héliane à Anvers et Gand, La Ville morte à Dresde), David Bösch s’était aussi vu confier par l’Opéra de Lyon la mise en scène des Stigmatisés et d’Irrelohe de Schreker. À Düsseldorf, le metteur en scène allemand a enfin l’occasion de s’attaquer à Zemlinsky. Pour ce conte moral dont l’héroïne injustement accusée de meurtre par une rivale jalouse est finalement sauvée par un jugement de Salomon en version extrême-orientale, il a imaginé un univers mi-réaliste mi-symbolique, mélangeant avec efficacité trois temporalités : une Chine ancienne renvoyant au drame jadis écrit par Li Qianfu (robe blanche et longs cheveux noirs pour Haitang et sa mère), la Chine contemporaine de Zemlinsky (tenues années 1930 pour Monsieur Ma que la jeune fille est contrainte d’épouser, pour Yü-Pei, concubine rivale, et pour Tschao, amant de cette dernière) et le monde d’aujourd’hui (doudoune, T-shirt et rangers pour le frère de Haitang et pour le prince Pao).
Représenté à Düsseldorf depuis le 1er décembre, et jusqu’au au 15 janvier, pour huit dates, Der Kreidekreis a bien failli ne pas voir sa deuxième représentation, celle du 7 décembre : la soprano allemande Lavinia Dames, titulaire du rôle principal, en troupe au Deutsche Oper am Rhein, était souffrante. Par un de ces miracles dont le monde lyrique a le secret, la soprano finlandaise Pauliina Linnosaari, qui avait interprété ce personnage dans la production de Karlsruhe quelques mois auparavant, censée incarner Rosalind de La Chauve-Souris ce même soir, a pu se libérer et sauver la représentation en chantant vaillamment à l’avant-scène tandis que Lavinia Dames mime le rôle et en déclame les nombreux passages parlés. Sarah Ferede est une remarquable Yü-Pei, la jalouse première épouse dont le spectacle fait une sorte de Cruella, assumant le côté caricatural du personnage. Le ténor Matthias Koziorowski a la vaillance du Prince qui a ici une dégaine à la Indiana Jones, tandis que Cornel Frey, habitué aux rôles de caractère, prête à Tong, tenancier de maison close, toute sa dimension androgyne. Moins sollicités, les barytons Richard Šveda (le frère de l’héroïne), Joachim Goltz (le mari) et Jorge Espino (l’amant de Yü-Pei) contribuent pour leur part à la réussite de la soirée, à laquelle il convient d’associer l’acteur Werner Wölbern, qui confère un grand relief au juge corrompu Tschu-Tschu. Sous la baguette experte de Hendrik Vestmann, les Düsseldorfer Symphoniker distillent les sonorités mi-exotiques mi-jazzy voulues par Zemlinsky dans cette œuvre qui marque un réel allègement de la pâte orchestrale, malgré certains passages encore reliés au post-romantisme.
Pour plus d’informations
Le Cercle de craie, Deutsche Oper am Rhein, Düsseldorf, le 7 décembre
Jusqu’au 15 janvier 2025