Jonas Kaufmann, entre ombre et lumière dans Doppelgänger

Published On: 31 octobre 2025|
Temps de lecture : 3 minutes

 

Jonas Kaufmann a débuté sa carrière discographique dans le domaine du lied en 2006 chez Harmonia Mundi par un radieux récital Richard Strauss, avec déjà la complicité inspirée de son mentor et ami Helmut Deutsch.

Près de deux décennies plus tard, au fil de prises de rôles de plus en plus lourds, la voix n’est plus aux sommets d’alors. Le ténor est désormais plus taillé pour les héros vaillants que pour les poètes égarés entre rêveries secrètes, errances et pertes tragiques, qui forment l’essence du Dichterliebe (Les Amours du poète) ou des difficiles, et souvent déroutants, Kerner-Lieder de Schumann.

De Strauss à Schumann : la voix du poète écorché

La fatigue vocale certaine (aigus et graves sans pleine consistance, grisaille d’un timbre souvent voilé par une émission trop couverte), conjuguée à son tempérament fougueux, le forcent à un traitement radical, à l’instinct, tout en couleurs sombres nuancées ici ou là d’une belle mezza voce proche du « détimbrage ».

Approches orageuses, donc, viscérales, à fleur de peau, dont la sincérité, portée par une élocution parfaite, dégage, sur l’ensemble, partagé entre théâtralité et attrait d’un vide suicidaire, une atmosphère obsédante. Celle d’un homme secouant sa condition comme des haillons et la dépouillant pour s’apprêter à la plongée vers l’infini.

Fascinant jusque dans ses imperfections, même si les puristes ne manqueront pas de lui préférer, s’agissant des voix aiguës, les impérissables Fritz Wunderlich (Deutsche Grammophon) dans le Dichterliebe ou Margaret Price (Hyperion) dans les Kerner, qui, bien évidemment, se situent aux antipodes.

En bonus, le chanteur a exhumé de ses archives cinq touchants extraits du Dichterliebe gravés en privé à la fin de ses études (1994) qui le montrent en voix svelte, toute de lumières juvéniles, mais interprète encore incertain quoique déjà inventif, malgré une quarte aiguë qui lui échappe souvent, défaut compensé ultérieurement par un travail acharné.

Le Schwanengesang mis en scène : Schubert sur un champ de ruines

Cette publication hybride est complétée par le DVD tiré d’un spectacle donné en 2023 dans l’immense hall sinistre du Park Avenue Armory de New York autour de l’ultime et crépusculaire Schwanengesang (Chant du cygne) de Schubert. Kaufmann s’y livre corps et âme, toujours couvé par Helmut Deutsch, dans une sorte de « performance » sonorisée conçue avec Claus Guth, un autre de ses complices, que l’on a connu plus subtil (sa Turandot de Vienne, quelques mois plus tard, avec le même Kaufmann, par exemple).

Était-ce une bonne idée de scénariser ce recueil posthume et disparate en le remodelant totalement (avec l’adjonction du poignant Herbst, légèrement antérieur, et de l’Andante sostenuto de la Sonate D. 960, que le pianiste est contraint à marteler) pour en faire un cauchemar traumatique, écho des guerres contemporaines et de leurs ravages psychiques et physiques ? On peut en douter, tant le pathos et les gesticulations les plus effrénés s’y marient à une scénographie certes impressionnante mais déjà vue des dizaines de fois

Un immense hôpital de campagne avec soldats convulsifs et infirmières indifférentes, où le ténor se débat entre souvenirs et prémonitions avec une fièvre qui en transperce l’obscurité et les stridences, mais une justesse souvent vacillante. Le tout « actualisé » et accentué par des musiques additionnelles aussi apocalyptiques que tapageuses, avec bombardements, bruits d’avions, éclairs livides, et mouvements paniques, additionnant le macabre au morbide. Devant tant d’uniformes noirceurs, point de place ici pour les ambiguïtés et les raffinements visionnaires du dernier Schubert.

Le public a fait un triomphe à ce show plus proche de Broadway que de la salle de concert. Il a certainement eu raison, même si les mélomanes y trouveront peu leur compte. Ils préféreront, côté ténors, s’en tenir aux bouleversantes gravures audio de Schreier et Schiff (Decca), Padmore et Lewis ou Güra et Berner (les deux chez Harmonia Mundi).

Informations pratiques

  • Compositeur : Robert Schumann (1810-1856)
  • AlbumDoppelgänger
  • Œuvres : Les Amours du poète, op. 48. Kerner-Lieder, op. 35.
  • Interprètes : Jonas Kaufmann (ténor), Helmut Deutsch (piano), Mathis Nitschke (composition sonore additionnelle (DVD)
  • Label : Sony Classical 19439781382 (1 CD + 1 DVD)
  • Années d’enregistrement : 1994-2020 (CD) et 2023 (DVD)
  • Durée : 1 h 04 min (CD), 1 h 23 min (DVD)

Partagez cet article, choisissez votre plateforme!

Articles similaires