Le minimalisme incandescent de John Adams au cœur de l’Histoire
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The Death of Klinghoffer mis en scène par Luca Guadagnino ouvre triomphalement le Mai Musical Florentin avec un drame d’une brûlante actualité.
Après la France, l’Italie cède à son tour au regain d’intérêt pour les compositeurs minimalistes américains. Le mouvement, illustré récemment à l’Opéra de Paris par la reprise de Nixon in China de John Adams et par le très récent Satyagraha de Philip Glass, trouve un écho de choix au Maggio Musicale Fiorentino, l’un des plus anciens rendez-vous lyriques du pays. Il présente ainsi The Death of Klinghoffer de John Adams, accueilli avec un succès éclatant.
Les raisons de l’intérêt du public italien sont multiples. D’abord, la résonance historique d’un fait qui a directement touché l’Italie : le détournement en 1985 du paquebot Achille Lauro au large des côtes égyptiennes, suivi de l’assassinat d’un passager juif américain en fauteuil roulant. Ensuite, le quasi-début à l’opéra du cinéaste Luca Guadagnino, dont les incursions passées à Vérone — notamment avec Falstaff il y a quinze ans — avaient laissé un souvenir mitigé. Guadagnino retrouve ici Adams, dont il avait déjà utilisé la musique dans ses films Call Me by Your Name et Amore.
Un oratorio tragique face à l’Histoire
Le contraste avec Nixon in China est saisissant. Là où ce dernier déployait une ironie mordante, Klinghoffer adopte une forme proche de l’oratorio : dramaturgie volontairement ténue, importance capitale des chœurs et une narration qui dépasse le fait divers pour l’inscrire dans un conflit ancestral et sans fin. L’opposition entre deux peuples y prend une dimension presque mythique.
Dans le contexte des tensions contemporaines, l’œuvre conserve, voire accentue, une actualité dramatique troublante. Adams ne tranche pas, il expose, laissant au spectateur le soin d’affronter la complexité morale d’un drame sans solution.
Une esthétique de la lumière et du corps
Ancrée dans une sobriété qui n’est qu’apparente, la mise en scène de Luca Guadagnino trouve son véritable moteur dans la lumière sculptée par Peter van Praet. Ici, tout passe par elle : elle découpe l’espace, cisèle les visages, impose des états d’âme. Les champs chromatiques, d’une netteté presque chirurgicale, oscillent entre rigueur architecturée et vibrations picturales, quelque part entre l’abstraction habitée de Bob Wilson et les profondeurs chromatiques de Mark Rothko. Aux étendues d’un bleu presque irréel — mer et ciel confondus — répondent des irruptions de rouges sombres, comme figés dans la matière, tandis qu’un soleil maladif, prisonnier d’un halo orangé, semble veiller sur un paysage mental où affleure la mémoire douloureuse d’un peuple.
De son côté, la chorégraphe Ella Rothschild travaille la chair humaine comme une substance malléable, presque primitive : corps noués, masses compactes, silhouettes qui se délitent ou se soudent en visions d’une inquiétante densité. Ces figures, à la fois concrètes et spectrales, gravitent autour des protagonistes comme des projections de leurs tourments intérieurs. Point culminant de cette écriture physique, l’« Aria of the Falling Body », où Klinghoffer, déjà mort, chante devant une sculpture de Berlinde De Bruyckere, littéralement démembrée par des figures nues surgies comme d’un enfer archaïque, lesquelles composent un cortège funèbre d’une puissance saisissante.
Une distribution solide, un chœur souverain
La distribution, ample et engagée, est dominée par le couple des victimes : Laurent Naouri, bouleversant Klinghoffer, et Susan Bullock, Marilyn d’une intensité douloureuse. Parmi les terroristes, Levent Bakirci confère à Mamoud une humanité inattendue, notamment dans la conclusion poétique du premier acte, tandis que Manric Monreal impose une présence expressive à Yazmir. À bord du navire, Daniel Okulitch campe un Commandant solide et éloquent.
Mais la véritable colonne vertébrale de la soirée reste le Chœur du Maggio Musicale Fiorentino, préparé par Lorenzo Fratini, d’une cohésion et d’une intensité remarquables. L’Orchestre du Maggio Musicale Fiorentino, sous la direction experte de Lawrence Renes, familier du langage d’Adams, séduit par la souplesse du son et une richesse de couleurs qui atténuent la relative monotonie de l’écriture orchestrale.
Un accueil triomphal
Ouverture en grande pompe, tapis rouge et salle comble : malgré un ouvrage réputé difficile, inédit à Florence et très rare en Italie (une seule production en 2002), la soirée inaugurale s’est conclue sous un triomphe, salué par plus de dix minutes d’applaudissements.
Preuve, s’il en fallait encore une, que le minimalisme américain, loin d’être un courant de niche, peut encore, lorsqu’il est servi avec intelligence et conviction, embraser une scène lyrique et toucher un public large.
Teatro del Maggio Musicale Fiorentino, Florence, le 19 avril 2026
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