Jérôme Voisin : la clarinette au cœur du Philharmonique de Radio France
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Suite des entretiens avec les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Radio France. Rencontre avec Jérôme Voisin, première clarinette solo.

Crédit photo : Christophe Abramowitz / Radio France
Chat au pas de velours dans Pierre et le loup, elle peut aussi ouvrir dans un époustouflant glissendo la très jazzy Rhapsody in Blue de Gershwin. Elle : la clarinette, l’un des instruments les plus familiers de tous les publics, présente dans les répertoires populaires et savants, de la musique klezmer au Dialogue de l’ombre double de Pierre Boulez, sans oublier bien sûr le jazz.
« Sa fonction dans un orchestre symphonique est polyvalente et très amusante, confie Jérôme Voisin, clarinette solo à l’Orchestre philharmonique de Radio France. La clarinette est l’instrument à vent qui se métamorphose le plus facilement. Elle peut être légère et volubile comme une flûte, profonde comme un cor, expressive comme un hautbois, brillante ou agressive comme une trompette. Elle peut passer au-dessus des autres ou au contraire se cacher. Elle est souvent discrète mais sort toujours son épingle du jeu dans un bon équilibre entre prendre la lumière mais ne pas l’accaparer. Elle crée du lien et peut aussi apporter sa touche personnelle. Ce rôle ne cesse de me plaire. »
Pouvoir tout jouer
Entré au Philharmonique de Radio France en 1996, Jérôme Voisin y devint super-soliste en 2006, poste qu’il occupe aujourd’hui avec une ferveur égale à celle de ses débuts : « On s’imagine parfois que l’orchestre conduit à la routine. C’est l’inverse ! Un musicien d’orchestre doit pouvoir tout jouer, aborder des styles variés en conservant la maîtrise de son instrument au plus haut niveau. Cette exigence nous pousse sans cesse vers l’idéal. » Une stimulation d’autant plus grande au « Philhar » que le répertoire est éclectique. Le concert de la cérémonie de Notre-Dame en a été un bel exemple : le programme réunissait Fauré, Leonard Cohen, Vianney et Angélique Kidjo.
La magie du carré des bois
Les clarinettes ne changent pas de place dans l’orchestre. Elles sont au deuxième rang des bois, derrière les flûtes. À leur droite (en regardant depuis la salle), les bassons. Devant ces derniers, les hautbois. Les solistes des quatre pupitres forment le « carré des bois » : flûte et hautbois solos côte à côte et, juste derrière eux, clarinette et basson solos. « Cette proximité est essentielle pour des raisons musicales. Une clarinette qui se mélange bien au timbre de la flûte produit un très bel effet. L’inverse est redoutable… » Être au centre comporte en outre une dimension visuelle, qui permet aux solistes d’assurer leur rôle de meneur. « Un orchestre repose sur la cohésion de ses solistes : cordes devant, carré des bois au centre, cuivres derrière nous et timbales au fond. »
Le rôle de super-soliste diffère néanmoins beaucoup d’un instrument à un autre. « Contrairement aux cordes, les vents ont beaucoup de parties individuelles. J’ai donc surtout un rôle d’équilibrage du son, une fonction pas si hiérarchique que cela. Entre clarinettes, nous travaillons à fusionner les sons, mais nous n’avons pas les mêmes timbres. D’une certaine manière nous sommes tous solistes ».
Car le terme unique de « clarinette » recouvre en réalité une famille variée, les clarinettes les plus jouées aujourd’hui étant la clarinette en si bémol et la clarinette en la. L’une et l’autre couvrent l’entièreté du registre utilisé dans le répertoire, à la différence des clarinettes plus anciennes (en ut, en ré, ou cor de basset en fa). « La tonalité d’une clarinette est liée à sa taille. Plus elle est petite, plus elle est aigüe. Jusqu’au xixe siècle, il fallait changer d’instrument au milieu d’une œuvre, pour être le plus proche possible de la tonalité d’un morceau et ainsi faciliter les doigtés. » Certains solistes continuent à le faire, pour profiter de la diversité de timbres des différentes clarinettes. « Pour ma part, je garde en général celles en si bémol et la. Passer à une autre est périlleux pour l’intonation : un instrument froid sonne un peu plus bas et moins facilement qu’un instrument chaud. »
Être force de proposition musicale
Dès ses années au CNSM de Lyon puis Paris, Jérôme Voisin a souhaité intégrer un orchestre symphonique. « Nous désirons tous cette stabilité
professionnelle, mais avoir la vocation de l’orchestre est autre chose. La mienne remonte au jour où, après avoir joué dans de nombreuses fanfares, j’ai fait l’expérience du symphonique. Ce fut une révélation : avec des cordes, la clarinette sonnait mieux ! » Et Jérôme Voisin d’intégrer rapidement le Philharmonique de Radio France. Après dix ans comme clarinette basse, le musicien passe le concours qui le propulse super-soliste : « Ce poste n’était pas un graal en soi. Il correspondait à l’envie d’avoir plus de responsabilité et de me faire entendre un peu plus. Les épreuves furent redoutables. Le jury n’arrivant pas à départager les finalistes, nous avons eu un quatrième tour. Un de plus que d’habitude, en un jour et demi ! Je m’étais arrêté de fumer quelques mois plus tôt et, pour compenser, m’étais mis au jogging. La course m’avait donné une endurance qui m’a sans aucun doute aidé à réussir. »
Depuis son arrivée, Jérôme Voisin a vu l’orchestre évoluer considérablement avec les trois chefs qui se sont succédé : Marek Janowski, Myung-whun Chung et Mikko Franck qui partira à la fin de la saison après dix années à la tête du Philharmonique. « Nous avons eu la chance que nos directeurs musicaux restent longtemps : un chef modèle un orchestre. Après Janowski, qui aimait les interprétations structurées en plans clairs, maîtrisées, la transformation apportée par Chung fut radicale. Il accordait une importance extrême à la liberté des musiciens, il voulait que la musique vienne de nous et que nous prenions des risques. Cette exigence a construit mon jeu. Elle poussait chacun à aller au plus loin dans la qualité, la précision et la sensibilité. À regarder dans le détail de la partition les petites différences que l’on pouvait mettre personnellement. Par exemple, un écart de dynamique entre un piano et un pianissimo dans un solo de la Première Symphonie de Mahler donnait d’un coup du sens au mouvement et à tout l’orchestre. » De Mikko Franck, Jérôme Voisin souligne l’exigence sans pression négative, la clarté tant dans la gestique que dans la conception de l’interprétation. Mikko m’a fait réaliser qu’un chef pouvait se fier à mes propositions musicales, pourvu qu’elles s’intègrent à sa vision de l’œuvre. J’ai compris avec lui que je pouvais m’appuyer sur mon expérience et une certaine maturité. »
La quête du son idéal
Depuis qu’il a eu la révélation de la clarinette dans une église, à 9 ans, Jérôme Voisin cherche le « son idéal », autrement dit, « une vibration de l’anche qui parle, une absence de philtre entre le désir de rayonnement du son et la façon dont l’auditeur l’entend. » Un idéal sonore qui repose sur une idée de l’intonation, du style. « Prenez Mahler. La clarinette chez lui vient de la musique des alpages, des ländler, c’est une musique allemande qui parfois regarde vers l’Est, avec des couleurs proches de celles d’un Dvořák. Parfois aussi, Mahler caricature l’instrument. En France, l’école des vents vient en droite ligne de la Révolution française. C’est une approche carrée, logique. La musique de Berlioz en est l’héritière, il utilise beaucoup les vents, les fanfares. Dans l’Octuor de Schubert, où la clarinette joue un rôle très important, la tradition est tout autre, il faut s’inspirer des cordes ».
Le son idéal ne l’est pas en soi, mais en fonction de chaque compositeur, chaque style. « J’entends la clarinette de Steve Reich comme un peu synthétique et proche des voix américaines qui projettent, nasales, percutantes. Le son de Bartók, est très chaud et riche, mais, attention, il ne doit jamais être “patate chaude”. Il demande de la finesse. Il est très coloré avec un vaste ambitus de dynamiques. »
Si l’on dit cor, on pense violoncelle. À qui se marie la clarinette ? « À l’alto, souvent, pour des parentés de tessiture et de couleurs. Bartók et Richard Strauss les associent fréquemment. »
Au rang des grands solos de clarinette figurent ceux du Mandarin merveilleux de Bartók, de Daphnis et Chloé de Ravel, ou Tosca de Puccini. Et encore, les solos de la « Scène aux Champs » de la Symphonie fantastique de Berlioz et des Danses de Galanta de Kodály qui comptent parmi les préférés de Jérôme Voisin : « Kodály laisse une liberté extraordinaire à la clarinette : nous chantons et nous emmenons l’orchestre. J’ai un merveilleux souvenir de ce solo sous la direction de Dudamel. »
Anecdotes
Si l’on demande à Jérôme Voisin ses meilleurs souvenirs, il cite une première tournée comme super-soliste à Vienne sous la direction de Chung, tout en ajoutant : « Les meilleurs souvenirs sont si nombreux ! » Un moment de franche gaîté ? « Les chefs peuvent nous faire rire, leurs colères en particulier, mais l’époque des autocrates est révolue. Il n’y a pas si longtemps, les orchestres français avaient la réputation d’être indisciplinés, indociles. C’est fini aujourd’hui, comme les conduites autoritaires des chefs. Les jeunes musiciens ne l’accepteraient pas. Un Toscanini ne pourrait pas exister aujourd’hui. »
La pire frayeur ? Un remplacement au pied levé au milieu d’un concert avant qu’il ne soit soliste. « Je ne devais pas jouer ce soir-là, j’étais confortablement assis dans la salle. Mon collègue Robert Fontaine étant souffrant, on m’a sollicité : “Viens vite, il faut que tu joues”. Il y avait au programme la Sixième Symphonie de Mahler que je n’avais encore jamais jouée. Je n’avais pas mes instruments, ni ma tenue de concert. J’ai dû mettre les vêtements de Robert Fontaine, trop grands pour moi, et déchiffrer en direct ! Tout s’est bien passé, mais ce fut une belle émotion. »
« Ses purs ongles »
Le 7 mars prochain, Jérôme Voisin sera le soliste, en création, du Concerto pour clarinette de Geoffrey Gordon avec l’Orchestre philharmonique de Radio France, une œuvre avec chœur sur le poème de Mallarmé « Ses purs ongles ». « La clarinette a un rôle central mais l’écriture est en lien avec les résonances de l’orchestre, puis du chœur. Elle nécessite une grande palette de nuances et de trouver beaucoup d’intensité et d’expression dans le son. Je n’ai pas joué si souvent en soliste avec mon orchestre, mais c’est un moment toujours très spécial. On se sent à la fois plus soutenu que si on jouait avec un autre orchestre et en même temps on a encore plus envie d’être à la hauteur, que les collègues soient fiers de nous ! »




