Martin T:son Engstroem, fondateur et directeur du Verbier Festival, fait le point sur les répercussions musicales de la guerre en Ukraine et la politique artistique de ce prestigieux festival.

Crédit photo : Janosh Ourtilane

Le concert d’ouverture reste toujours un grand moment de retrouvailles avec le public. La politique internationale vous a amené à le placer sous le signe de la paix. Quitte à paraître moins festif…

Nous avons conservé le programme original que devait diriger Valery Gergiev mais en réunissant des artistes russes et ukrainiens. Le festival présente cette année trois symphonies de Chostakovitch, les nos 1, 4 et 15, qui appartiennent à des périodes créatrices distinctes et qui sont de style très différent. Cela permet aux jeunes musiciens du Verbier Festival Orchestra d’appréhender au plus près les spécificités de cette musique et constitue un excellent projet pédagogique. Verbier célèbre en outre les 90 ans de Rodion Chtchedrine, exilé à Munich et joué ici depuis vingt-cinq ans. Son Concerto pour piano n° 2, inscrit au concert d’ouverture, a ainsi été confié à la pianiste ukrainienne Anna Fedorova qui est passée par l’Académie de Verbier.

Tout cela s’est fait assez naturellement. Et insérer cette courte Prière pour l’Ukraine pour chœur mixte a cappella de Silvestrov, interprété par les membres de l’Oberwalliser Vokalensemble [Ensemble Vocal du Haut-Valais, NDLR] dispersés parmi les rangs de l’orchestre, me semblait très éloquent. La présence de la puissante Symphonie n° 4 de Chostakovitch, avec sa fin énigmatique, participait à un concert d’ouverture certes pas très festif mais fort d’un message qui a manifestement touché le public.

Le festival de Verbier était connu pour la présence d’une importante communauté d’artistes russes. La guerre en Ukraine l’a-t-elle remise en cause ?

Elle a en tout cas dressé une triste barrière entre moi et des artistes que j’aime. Je peux encore leur parler au téléphone mais en me limitant à des sujets tels la musique, la météo, les enfants, mais pas de l’essentiel. Cette guerre totalement inutile a par ailleurs installé une crise mondiale dont on ne voit pas l’issue. Poutine et la Douma justifient bien sûr un tel acte mais personne d’autre ne le comprend. D’autant qu’il n’y aura aucun gagnant. La position du festival a été très claire, comme l’a rappelé le président Peter Brabeck-Letmathe lors de la soirée d’ouverture : nous n’avons rien contre la culture russe, les artistes russes, le public russe, pourvu qu’ils ne partagent pas les idées du pouvoir en place. Mikhail Petrenko et Olga Peretyatko, Leporello et Donna Anna du Don Giovanni que proposait le festival, sont russes. Et j’ai, depuis toujours, une sensibilité particulière pour la culture russe. Elle fait partie du patrimoine de l’humanité et n’est pas réservée au seul peuple russe. Tolstoï, Dostoïevski, Tchaïkovski sont à tout le monde.

Valery Gergiev, familier du festival, était par ailleurs directeur artistique du Verbier Festival Orchestra depuis 2018. Il lui a été demandé de démissionner.

Dès le lendemain de l’invasion de l’Ukraine, nous avons rédigé un communiqué de presse annonçant que nous devions nous séparer de Valery Gergiev. Cela ne m’empêche pas de lui téléphoner mais nos conversations restent banales. C’est triste. J’étais très proche de Gergiev. Je sais qu’il souffre aussi…

La situation politique a également eu des répercussions sur le financement du festival.

En effet nous avons dû nous séparer de sponsors russes très généreux, ce qui pose évidemment problème. Il faut pouvoir les remplacer dans un contexte qui n’est pas très favorable. Cela dit, certains mécènes ont apprécié notre geste et ont décidé de nous aider. Je ne sais pas pourquoi mais le budget grimpe toujours. On essaie pourtant de le faire descendre mais il ne veut pas !

L’année prochaine fêtera les 30 ans du festival de Verbier. Est-ce que la programmation va être affectée par cette guerre en Ukraine ?

Une chose est certaine : je ne pourrai pas inviter Valery Gergiev, Denis Matsuev, Anna Netrebko, Boris Berezovski pendant quelque temps. Je connais par ailleurs de nombreux artistes russes qui ont pris leurs distances avec le régime et se sont exilés voici des années mais doivent rester prudents car souvent une partie de leur famille est restée en Russie. Et je n’envisage pas de me séparer d’artistes comme Kissin ou Pletnev…

Mikhail Pletnev n’est pas contesté pour des raisons politiques mais pour des raisons des mœurs…

Tout comme Levine, Dutoit, Gatti ou Domingo. Ma position est claire : je ne les inviterai plus le jour où ils seront condamnés.

Lors des discours d’ouverture a été évoquée la mission diplomatique de la musique. Quel est son pouvoir à votre avis ?

La musique reste un langage universel qui parle à chacun d’entre nous. La musique africaine, le jazz, tous les styles, ne s’adressent pas à une seule communauté, à une seule catégorie de la population. Recevoir à Verbier quelque trois cents jeunes de 13 à 30 ans permet de constater à quel point la musique pouvait construire des ponts mais aussi susciter des discussions. Certains parlent, d’autres écoutent. C’est très sain pour tous ces jeunes de pouvoir échanger leurs idées. Je connais bien la Russie, depuis mon premier voyage en 1969, et j’ai pu constater combien ce pays avait changé. Mais les événements récents ont fait tout basculer. Des amis m’ont envoyé des photos récentes de magasins fermés et vides. C’est terrible. La Russie a reculé d’une trentaine d’années en arrière. Je ne comprends pas comment Poutine peut imposer sa vision des choses. Le message télévisé imposé par la propagande ne correspond plus du tout à la réalité. Je pense que les mères de famille vont finir par sortir dans la rue pour réclamer leurs enfants comme elles le firent en Argentine.

On a pu constater que le concert d’ouverture, comme certains autres, le récital de Stephen Kovacevich, par exemple, pourtant admirable, ne faisait pas le plein. Comment l’expliquez-vous et comment réagir ?

Je suis, bien sûr, parfaitement au courant de ce phénomène mais n’ai pas de réponse toute faite. Certains me conseillent de proposer une programmation plus « grand public » ou d’afficher moins de concerts ce qui n’est pas dans mes intentions. Mais je sais bien que les difficultés à remplir certains concerts ne sont pas réservées à Verbier. Gstaad, Lucerne et d’autres sont confrontés à la même réalité. La situation sanitaire ne nous a pas aidés et il est incontestable que les mélomanes étrangers se font plus rares. Ce qui reste pour moi essentiel est de maintenir élevé le niveau de la programmation et un équilibre entre compositeurs et interprètes connus et à découvrir. Je ne suis donc pas aveugle mais je tiens à conserver la ligne directrice du festival.