Jaime Martín débute une intégrale Dvořák prometteuse à Melbourne

Published On: 11 août 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

À la tête de l’Orchestre symphonique de Melbourne, Jaime Martín ouvre une nouvelle intégrale des symphonies de Dvořák. Si les Cinquième, Sixième et Huitième séduisent par leur énergie et leur cohésion, la Deuxième peine à convaincre, révélant les limites d’une approche plus verticale que narrative.

On connaît encore peu en Europe l’Orchestre symphonique de Melbourne, pourtant vénérable institution fondée en 1906, mais peu médiatisée. L’orchestre n’est sorti de l’anonymat qu’avec l’arrivée en 2013 d’Andrew Davis, avec lequel il a entrepris plusieurs tournées internationales avec des apparitions remarquées aux Proms de Londres et au Festival d’Édimbourg et, au disque, une grande (et remarquable) anthologie Ives en trois volets pour Chandos (2014-2015).

Héritant, en 2022, d’une formation dont son prédécesseur avait considérablement relevé le niveau, l’Espagnol Jaime Martín, autrefois flûtiste de renommée internationale, a initié une politique d’enregistrement ambitieuse dont on avait déjà remarqué un splendide disque Debussy-Strauss, avec la soprano Siobhan Stagg.

Quatre symphonies de style distinct

Ces deux nouveaux titres inaugurent une intégrale de fort bon aloi des symphonies de Dvořák, réunissant quatre œuvres de périodes créatrices fort différentes. La Symphonie n° 2, datée de 1865, détruite puis retrouvée grâce à une copie conservée par son ami le chef et violoniste Mořic Anger, sera révisée par Dvořák en 1887, qui en était fort satisfait ; elle ne sera cependant publiée qu’en 1959. Les idées s’y bousculent avec la profusion de la jeunesse sans que Dvořák se soit encore approprié les normes formelles qui structureront ses œuvres ultérieures.

Maîtrisant mal l’art des transitions, il procède par grands blocs, souvent séparés par des points d’orgue, qui évoquent, parfois fortuitement, Bruckner. Dans l’incessante floraison de motifs, se distinguent peu de ces thèmes mémorables qui feront sa gloire, mais un enchevêtrement souvent touffu de cellules brèves (sept thèmes au moins dans le premier mouvement !), distribuées et superposées de façon arbitraire, et mal hiérarchisées, même si l’oreille exercée y perçoit une certaine parenté, qui unit sommairement les quatre longs, très longs mouvements. L’orchestration, parfois spectaculaire et très cuivrée, mais truffée de maladroites doublures à l’octave, n’atteint pas le raffinement de ses compositions futures.

La Symphonie n° 5, de 1875, infiniment plus maîtrisée, se déploie dans un fa majeur pastoral, dramatiquement infléchi vers l’ut mineur d’un finale dont le dramatisme conflictuel tranche avec la fraîcheur de ce qui précède, d’une irrésistible séduction, très authentiquement tchèque. Elle mérite presque d’être rattachée au groupe des symphonies de la maturité, qui s’ouvre avec la superbe et très rhétorique, mais difficile Sixième, de 1880, où Dvořák regarde ouvertement vers Brahms (qui ne publia sa propre Première Symphonie qu’en 1876) sans pour autant perdre ses racines bohémiennes, notamment dans le splendide Furiant qui fait office de scherzo.

L’audacieuse Symphonie n° 8, de 1889, constitue l’accomplissement le plus original, et sans doute le plus profond, de l’œuvre symphonique du compositeur, affranchi de toute influence, dans une construction et un idiome aussi concis que recherchés : la plus haute spiritualité s’y conjugue à une poésie et une spontanéité inouïes, pourtant coulées dans un cadre formel strict qui donne l’illusion de l’improvisation.

L’ardeur et les couleurs de l’Orchestre symphonique de Melbourne

Dans les trois symphonies de la maturité, la pâte orchestrale drue de Melbourne, même si elle ne parle pas le langage musical tchèque avec l’évidence immédiatement reconnaissable des formations d’Europe centrale, rayonne de frémissements telluriques. Elle met magnifiquement en valeur des teintes tour à tour vives et mordorées, mais manque cependant d’un peu de vibration et de sensualité sur les vents, doit se satisfaire d’un timbalier plutôt pâle.

Tout respire la vie, l’ardeur, le plaisir de jouer, même si se font parfois attendre, ici et là, la poésie pastorale, le mysticisme, la nervosité rythmique, le drame, les abandons ou les éclairages harmoniques subtils que d’autres savent y faire jaillir. Martín, à l’instar d’Otmar Suitner jadis avec la Staatskapelle de Berlin (Berlin Classics, 1979-1983), y brille davantage par l’énergie (parfois trop charnelle) que par la mise en valeur des nuances et du climat poétique (surtout dans la Huitième). Mais la rectitude de la mise en place (malgré quelques rares scories inhérentes aux captations sur le vif, notamment sur l’intonation des violons et l’articulation trompettes et trombones), l’intelligence et le contrôle du phrasé surprennent agréablement.

Cette approche pleine de flamme, très construite, malgré une conduite toute voiles dehors, ne s’autorise que rarement le pur lyrisme sensuel, le chatoiement des timbres ou l’émotion, voire la spiritualité (finale de la Huitième). On y gagne une cohésion spectaculaire, fort bénéfique aux vétilleuses Cinquième et Sixième, remarquables par la gestion des flux, les phrasés bondissants (exceptionnel Furiant de la Sixième, presque aussi réussi que celui d’Ancerl (Supraphon, 1966, hélas raide ailleurs), la dense accumulation d’énergie — on ne flâne pas —, l’absence totale de chutes de tension.

Une Deuxième Symphonie en deçà des trois autres

On s’étonne d’autant de la différence flagrante de niveau avec la Deuxième. Martín la dirige de façon verticale, statique, démêlant mal l’essentiel de l’accessoire dans l’écheveau thématique. Le mouvement lent traîne en longueur (quatre minutes de trop en regard de la concurrence, ce qui brouille son développement narratif) et l’ensemble, trop rigide, devient vite interminable. Ici, on préférera les gravures majeures de Bělohlávek à Prague (Decca, 2012), Kubelík à Berlin (Deutsche Grammophon, 1972) ou surtout Rowicki à Londres (Decca, 1970), voire Kertész à Londres (Decca, 1966) qui manifestent beaucoup plus de poigne dans le maniement de la forme et d’éclat timbrique.

Si les Cinquième et Sixième tutoient presque les plus grandes, Šejna (Supraphon, 1952), Rowicki (Decca, 1967 et 1965), Neumann (Supraphon) et l’éblouissant Dohnányi (Decca, Cleveland, 1989, dans la Sixième), on restera fidèle, pour la Huitième, à Neumann en concert (Audite, 1988) et à Blomstedt et Dresde (Berlin Classics, 1974), Karajan et Vienne (Decca, 1961) ou Szell et Cleveland (Sony Classical, 1958), qui font, entre autres, autorité.

Informations pratiques

  • Compositeur : Antonín Dvořák (1841-1904)
  • Œuvres : Symphonies nos 5, op.76, et 6, op.60
  • Interprètes : Orchestre symphonique de Melbourne, Jaime Martín (direction)
  • Label : Melbourne Symphony Orchestra MSO 0002 (1 SACD)
  • Date d’enregistrement : 2023
  • Durée : 1 h 24 min

Informations pratiques

  • Compositeur : Antonín Dvořák (1841-1904)
  • Œuvres : Symphonies nos 2, op.4 et 8, op.88
  • Interprètes : Orchestre symphonique de Melbourne, Jaime Martín (direction)
  • Label : Melbourne Symphony Orchestra MSO 0004 (2 SACD)
  • Date d’enregistrement : 2024-2025
  • Durée : 1 h 37 min

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