Roubaix a offert une carte blanche à Jacques Lenot le temps d’un week-end, belle occasion pour écouter quatre œuvres dont trois créations d’un compositeur toujours aussi prolifique.

Jacques Lenot ©DR

Jacques Lenot et l’ensemble Sturm und Klang, à l’Hôtel de Ville de Roubaix.
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En dehors de toutes chapelles, Jacques Lenot continue avec une belle abnégation à creuser son singulier sillon. Roubaix, sa ville d’adoption depuis plus de vingt ans, lui a rendu hommage. Le premier concert, dans l’après-midi du samedi 16 mars, se déroule en l’étonnante église néogothique Saint-Joseph, monument historique classé, solitaire édifice catholique dans le quartier chaud, anciennement ouvrier, de l’Alma. Créée initialement en l’église Saint-Eustache à Paris lors du festival d’automne 2009, l’installation sonore Il y a a été entièrement revisitée par son créateur. Cet « orchestre virtuel de quatre-vingt-quatre musiciens répartis en vingt-huit trios spatialisés et dispositif informatique (poudre-cloches et mécaniques horlogères) » est diffusé par le réalisateur en informatique musicale de l’Ircam Étienne Démoulin qui a travaillé en amont avec le compositeur pour adapter cette œuvre à une diffusion stéréophonique sans compresser aucun son. Surgit ainsi un poudroiement sonore de textures qui alternent avec d’intrigants jeux de cloches, fascinante mécanique horlogère qui semble comme le carillon du destin pivotant entre des nappes spiritualisant l’atmosphère par des nimbes de sons.

Cette vaste trame poétique captive à chaque instant en déployant ce raffinement expressif arachnéen propre à Jacques Lenot que l’on retrouve à 18 h au Conservatoire de Roubaix avec la création de son Quatuor à cordes n° 8 par le Quatuor Tana. Ces fidèles interprètes du compositeur jouent en introduction souverainement les effusions et brisures de Lettres intimes, second quatuor de Janáček, avant de présenter ce nouvel opus conçu en 2023 après un premier jet écrit spontanément en 2019 en réaction à l’incendie de Notre-Dame de Paris.

Quatuor pour Jacques Lanot ©DR

Le Quatuor Tana

Un cantus firmus est énoncé au violoncelle tandis que les trois autres musiciens entrelacent des figures serrées dans des rythmes différents, puis la phrase lente du cantus firmus passe à l’alto puis à chacun des violons, créant un parcours circulaire dont le tournoiement gracieux réussit le paradoxe d’exprimer un propos grave dans une forme légère qui ne s’appesantit jamais, en un mouvement perpétuel proche de la danse des derviches tourneurs mais qui s’avère la poursuite frénétique de flammes consumant tout sur leur passage.

Deux créations pour un parcours méditatif et sensoriel
Jean-Christophe Revel ©DR

Jacques Lenot et l’organiste Jean-Christophe Revel

Le lendemain, dimanche 17 mars, l’organiste Jean-Christophe Revel crée Misti Organ Music sur l’orgue de l’église Saint-Martin, Grande place de Roubaix. Tenant magistralement la durée sur une heure, comme Il y a pour électronique et comme Nachtszenen pour ensemble qui suivra, cette pièce déploie la lente montée d’une énergie spirituelle qui va proliférer de manière vrombissante, révélant la part secrète d’un compositeur qui fut enfant de chœur et que hante le Rilke des Élégies de Duino : « Qui, si je criais, qui donc entendrait mon cri parmi les hiérarchies des anges ? ». En s’inspirant du volcan El Misti surplombant la ville péruvienne d’Arequipa, Jacques Lenot condense en une matière abrasive sa quête de transcendance. Cette grande forme, fastueuse éruption d’un divin menaçant, s’articule en cinq sections aux traitements motiviques différents, avec un enrichissement harmonique progressif, des textures irisées et des hauteurs floutées.

Ultime concert de cette carte blanche, à 17 h en la salle Pierre de Roubaix de l’Hôtel de Ville, Nachtszenen pour douze musiciens est créé par l’ensemble belge Sturm und Klang dirigé par Thomas Van Haeperen. Trois parties de sept pièces chacune forment un arc narratif où des personnages imaginaires surgissent, agissent, s’agitent puis disparaissent pour laisser place à d’autres scènes nocturnes de cet hommage à Schumann fertile en mélodies de timbres et en couleurs variées issues de configurations instrumentales changeantes. Cette constellation d’intenses saynètes suggère autant d’émotions que provoque une méditation non pas sur le temps qui passe, mais sur nous qui passons dans le temps, dans un espace mouvant qu’affectionne Jacques Lenot pour exprimer sa sensibilité à fleur de peau.