Iphigénie par deux à Aix
Le festival d’Aix-en-Provence fait d’une pierre deux coups en programmant les deux Iphigénies de Gluck, portées par un Cocnert d’Astrée toujours aussi pertinent. Unique, la mise en scène est cependant contraignante et les forces théâtrales, inégales.

Iphigénie en Aulide
Crédit photos : Monika Rittershaus
Associer les deux Iphigénies de Gluck n’est pas totale nouveauté, Pierre Audi l’ayant fait à Amsterdam et Bruxelles voici quinze ans déjà. Logique d’une continuité du mythe (encore dépend-elle du réel destin de l’immolée à la fin d’Iphigénie en Aulide, qui doit rester caché de tous, sauf à ce que le happy end rende l’avenir familial meurtrier absurde, et Iphigénie en Tauride impossible) ce soir, c’est un clone divin qu’on sacrifiera aux yeux de tous sans oser changer la partition de ce finale imposé. Et confrontation musicale aussi, qui fait parcourir le temps d’un long entracte cette évolution vertigineuse qui fit passer, en cinq ans d’agitation intellectuelle du Paris des années 1774 à 1779, le vieux compositeur bavarois d’apôtre de l’opera seria italien à chantre du néo-classicisme français. Rupture confondante, qui signait avec la joliesse élégante d’Aulide la fin de la tragédie lyrique à la française, et s’ouvrait avec Tauride sur le préromantisme le plus dramatique.
Trouver le lien reste donc obligé, mais difficile. Dmitri Tcherniakov, qui n’a que faire de la volonté des dieux grecs, et à peine plus de l’ananké d’une famille maudite, s’y casse les dents, préférant se focaliser sur un contexte exacerbé, pour creuser ainsi une question qui ne se pose forcément pas chez Gluck : Comment Iphigénie qui, en Aulide, est une victime, peut-elle en Tauride, devenir bourreau ?
Le fait que la Tauride soit aujourd’hui la Crimée lui a offert l’idée du lien de la guerre, avec un « avant » plein d’excitations, d’illusions et de mensonges, quel qu’en soit le prix humain. Et un « après », celui des conséquences, des destructions, des morts et de victimes psychologiques, (bilan affiché à l’ouverture de la tempête en Tauride).
Le mot GUERRE s’imposera donc comme clé de lecture et seule réponse sur le rideau d’entracte qui résume les quinze ans d’un désastre annoncé, mais invisible. Les drames personnels, celui du père, de la mère, du fils, de la victime sauvée par une volonté non explicitée, le retour des morts dans la conscience des survivants, tel Oreste biberonné aux soldats de PVC vert, et son ami Pylade, excités tous deux par l’idée de se battre encore et encore, tels deux coqs, et Iphigénie bien entendu défaite, vieillie à jamais, servant thé sur thé au milieu de sa petite communauté de compagnes d’infortune et de gardiens perdus où les peurs de Thoas, l’obligation de sacrifier, la narration même ne sont que fragments qui n’offrent pas de réponse. Et profanent donc le rite tragique totalement refusé, et l’émotion si saisissante qui ne sourd ni d’Aulide – Agamemnon, incapable de la faire passer, Clytemnestre trop bourgeoise pour avoir du sentiment vrai, Achille trop fêtard superficiel, ni de Tauride même chez Iphigénie, obsédée de ses souvenirs ressortis d’un carton niché sous son lit, et chez Oreste trop content d’abandonner sa sœur retrouvée pour retourner à la folie guerrière…

Iphigénie en Tauride
Pour jouer l’unité du propos, le décor est unique, pavillon fait de volumes juxtaposés réduit au dessin des arêtes de ses pièces, tendues d’un tulle ocre clair transparent, puis nues pour Tauride, souvenirs délabrés, mais toujours présents d’une aisance défaite. Enfermement surtout d’une maxi-grille gênante pour les déplacements de tous, pour les chœurs relégués au fond, et qui barre souvent le jeu des visages, des expressions, d’une fine tige de métal, pour les laisser plus visibles aux fenêtres, telle Iphigénie recouvrant un moment la maîtrise de son destin en fumant une cigarette libératrice… Catharsis, grandeur, folie, restent, elles, cantonnées à la partition.
Une fois de plus une idée forte, mais réductrice, a pris le pas sur la narration, et le spectacle déborderait d’ennui si une incarnation ne s’y inscrivait magistralement, mais pas aussi vive qu’en d’autres occasions où on l’a croisée. Car Corinne Winters, concentré d’émotion à fleur de peau chez Janáček, n’est que garçonne qu’on déguise en mariée, puis femme à qui une lassitude absolue tint lieu de dimension tragique. Elle assure en tout cas les tessitures contradictoires du double rôle. Aulide la veut soprano quasi légère, Tauride grand soprano quasi dramatique. Et pourtant, la leçon est marquante : la beauté du timbre, sa richesse, l’éclat de la jeunesse un peu rebelle, puis les couleurs sombres de la vie défaite, la prise en charge de sa dimension tragique, et la proximité aboutie du style de Gluck, sinon encore sa parfaite intégration, jusqu’à la déchirure, inscrivent sa performance de battante dans la mémoire.
Ce que ses partenaires ne font pas si magistralement, à force de refuser la faiblesse des victimes. Florian Sempé à la voix puissante, engagée pour les délires et les assauts d’amitié d’Oreste, mais pas la fragilité sous-jacente. Stanislas de Barbeyrac a à peine moins de folie dominatrice pour Pylade, et même le Thoas d’Alexandre Duhamel, à bout de peur, est lui aussi sonore avant tout. Le côté guerrier, qui devrait s’imposer à Aulis, ne trouve ni dans l’Agamemnon bien plat de Russell Braun, ni dans l’Achille d’Alasdair Kent les dimensions héroïques recherchée. Véronique Gens est comme toujours un délice de style et d’élégance naturelle, Soula Parassidis une bien charmante Diane, Tomasz Kumiega un superbe Arcas, plus sonore que le Patrocle de Lukas Zeman, face au Calchas de Nicolas Cavallier toujours bien senti. Tauride la tragique l’emporte donc, sans combattre vraiment.
Reste alors les flots de sentiments du Concert d’Astrée, chœur et orchestre, menés par la main de plus en plus souple d’Emmanuelle Haïm, laissant à la respiration du prétendu marbre de Gluck une liberté neuve et ce foyer d’émotion que refuse la vision trop rigide de scène.