Démos à la Philharmonie : l’orchestre comme levier d’égalité sociale
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Démos, un projet orchestral à vocation sociale de la Philharmonie de Paris qui a fêté ses 15 ans, a fait de la pratique collective un levier d’égalité et de confiance. Directeur délégué du projet, Gilles Delebarre revient dans un entretien sur cette aventure pédagogique, ses résistances initiales, ses résultats et ses enjeux.
Pour commencer simplement, pouvez-vous nous présenter le projet Démos en quelques mots ?
Gilles Delebarre. Démos est un projet d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale. Il est très clairement lié à la naissance de la Philharmonie. Laurent Bayle, notre directeur général à l’époque, affirmait que la place de la Philharmonie devait être au cœur de rencontres entre populations, pour favoriser l’égalité. Démos devait être un argument concret : prouver que la musique classique peut concerner toutes les catégories de la population.
Au départ, le projet a aussi suscité des réactions…
G.D. Oui, il y avait des sous-entendus : « Que vient faire la Philharmonie dans l’éducation musicale ? Dans les quartiers populaires ? Est-ce de la charité ? » Nous avons entendu tout cela. Mais le fond, pour moi, est simple : quel que soit le sujet, tous les individus d’une société peuvent y avoir accès. Tout dépend de la manière dont on transmet la musique classique et ce qui est lié aux émotions artistiques est essentiel.

Démos s’inscrit dans une dynamique plus large de la Philharmonie ?
G.D. Absolument. La Philharmonie a une mission d’adresse à tous les publics, avec une vigilance sur les questions d’égalité. Et aujourd’hui, son département Éducation est, à ma connaissance, l’un des plus importants au monde. Nous sommes environ 80, sans compter les conférenciers ni l’Orchestre de Paris. C’est un investissement humain et financier très fort.
Qu’est-ce qui différencie la pédagogie Démos d’un apprentissage classique ?
G.D. L’orchestre est une contrainte… mais aussi une force. Et dès le début, nous avons eu une exigence : dans une séance d’une heure et demie, il faut des moments où l’on sent qu’on est dans la musique, dans l’émotion musicale, pas dans une succession d’exercices techniques. On ne vient pas « apprendre la musique » de manière abstraite, on vient faire de la musique.
Est-ce que beaucoup d’enfants poursuivent leur apprentissage après les trois ans ?
G.D. Quand le projet a démarré, nous ne savions pas qu’autant d’enfants voudraient continuer après la période d’apprentissage qui dure trois ans et concerne les 7-12 ans. À la fin de la première cohorte, en 2012, 50% voulaient poursuivre une pratique musicale. C’était une immense surprise car nous avions plutôt imaginé 10%. Aujourd’hui, la moyenne reste autour de 50%, mais c’est très variable selon les territoires.
Qu’est-ce qui explique ces écarts ?
G.D. Là où les enfants continuent le plus, c’est souvent là où l’accompagnement social est le plus structuré. L’encadrement, l’environnement, la capacité à soutenir les familles jouent énormément.
Comment choisissez-vous les instruments et les territoires ?
G.D. L’orchestre symphonique est notre repère : il faut que, quand tout le monde se rassemble, l’ensemble soit cohérent. Ensuite, on essaye d’adapter les familles d’instruments aux besoins locaux. Par exemple, un conservatoire peut nous dire : « Ma classe de cuivres est peu remplie, je peux accueillir des enfants à la suite des trois années du projet. » Notre lien avec les conservatoires s’est d’ailleurs beaucoup renforcé au fil des cycles. Aujourd’hui, nous travaillons davantage avec des institutions, pas seulement avec des individus.
Et les critères de recrutement des enfants ?
G.D. On pose quelques cadres : un âge cohérent au départ — souvent 7 à 10 ans —, pas ou très peu de pratique musicale préalable, et une résidence dans des quartiers populaires identifiés. Ensuite, ce sont les partenaires du champ social qui constituent les groupes, et qui trouvent la bonne manière de présenter le projet aux familles.

Demos, Plaine-Commune, Concert du 20 juin 2025
Il y a eu des biais au début ?
G.D. Oui. Certains partenaires choisissaient uniquement des enfants dont ils pensaient que le « capital culturel » leur permettrait de tenir trois ans. D’autres faisaient l’inverse : « On va mettre les plus difficiles, ça leur fera du bien. » On a corrigé cela en disant : il faut que les groupes ressemblent au quartier. Car les quartiers populaires ne sont pas un bloc homogène. Il y a des histoires, des ressources, des cultures invisibles dans les statistiques.
Vous insistez beaucoup sur la notion de « porosité » culturelle…
G.D. Oui, parce que ce type de projet permet d’entrer dans les frontières qui séparent les groupes culturels. J’ai vu des parents dire : « Je n’aurais jamais pensé que mon enfant ferait de la musique classique, ce n’est pas un truc pour les gens de ma communauté. » Et découvrir que c’est possible ouvre des horizons. C’est une manière nouvelle de faire communauté.
Démos est-il évalué ? Peut-on objectiver ses impacts ?
G.D. C’est un projet très évalué : neurosciences, anthropologie, psychologie sociale… On travaille sur les impacts chez les jeunes, sur les familles, et même sur les effets professionnels : qu’est-ce que ça fait d’être musicien dans ce contexte, ou travailleur social dans ce contexte ? Nous disposons aussi d’études avec l’Éducation nationale, notamment une très intéressante à Strasbourg sur l’impact scolaire. Mais il faut être honnête : nous n’avons pas de certitudes absolues. Nous pouvons réaliser des croisements d’indices. Et certains résultats ne sont pas toujours réplicables partout.
Qu’est-ce qui ressort le plus nettement ?
G.D. La confiance en soi, l’estime de soi, la concentration, l’écoute… mais aussi le sentiment d’appartenance, de citoyenneté. Je suis impressionné par le niveau d’élaboration de pensée de certains jeunes, dès 14-15 ans. Évidemment, il y a un biais : ceux qu’on retrouve sont surtout ceux qui sont restés en contact avec nous et avec la musique. Mais ce qu’on entend est frappant.
Certains deviennent-ils musiciens professionnels ?
G.D. Quelques parcours commencent à émerger. Une jeune flûtiste, par exemple, a progressé malgré un instrument très mauvais. Un chef d’orchestre nous a demandé de lui financer une flûte correcte. Elle a travaillé énormément — cinq heures par jour à 12 ans — et vise désormais des concours. Ces cas sont rares, mais ils nous obligent à réfléchir pour mieux soutenir ces trajectoires d’exception.
Quel a été le principal obstacle dans la mise en œuvre de Démos ?
G.D. La coopération entre professionnels de la musique et acteurs du social. On utilise parfois les mêmes mots, mais pas les mêmes objectifs. Le risque, c’est que le musicien pense : « Moi je transmets la musique, toi tu fais la discipline. » Il faut construire une vraie équipe, un équilibre, sans hiérarchie implicite. C’est un apprentissage collectif.
Comment le monde musical accueille Démos aujourd’hui ?
G.D. Beaucoup mieux. Au début, on nous demandait ce que l’on venait faire. Aujourd’hui, la Philharmonie est plutôt perçue comme un allié. Et de nombreux musiciens viennent aussi pour la relation au public : être au contact direct des émotions, sentir pour qui l’on joue.

Demos, Aisne-Thierarche, répétition du 22 juin 2025
Malgré un contexte financier tendu, vous venez de lever 595 000 euros de dons. Comment sécurisez-vous l’avenir du projet ?
G.D. On ne peut pas être certain de ce qui va se passer, notamment avec les difficultés actuelles. Mais si Démos attire autant de mécènes et d’organisations de la société civile, c’est aussi parce que beaucoup soutiennent le projet avec une vision profondément sociétale. J’ai peut-être la naïveté de croire qu’il n’y a pas que des entreprises qui ne pensent qu’à leurs intérêts financiers. Les mécènes de Démos, ce sont souvent des gens qui ont conscience très fortement des enjeux de société, et c’est pour cela qu’ils nous accompagnent.
Comment voyez-vous Démos dans cinq ans ?
G.D. L’enjeu, c’est d’entrer davantage dans le « droit commun ». Démos ne doit pas rester une parenthèse enchantée. La labellisation, par exemple, conduit la Philharmonie à réduire sa part de financement pour permettre un déploiement ailleurs. Cela oblige les territoires à intégrer le projet dans leur fonctionnement normal. Mais il faut garder aussi des moments d’exception : voyages, chefs invités, projets structurants. Enfin, il est essentiel de mieux structurer le réseau de tous ceux qui sont impliqués dans Démos afin de s’enrichir des pratiques des uns et des autres.
Un dernier point : comment évitez-vous une démocratisation « descendante » à la Malraux ?
G.D. Nous avons toujours été vigilants. La musique classique n’est pas le seul objet de valeur humaine. On éclaire la musique occidentale par d’autres patrimoines. Et de plus en plus, on s’appuie sur la culture des familles, leurs langues, leurs souvenirs musicaux. Cela demande une grande finesse : le « bottom up » peut vite devenir maladroit ou stigmatisant. Mais c’est une ligne essentielle. Oui, on peut transmettre Mozart — et oui, on doit aussi être attentif à ce que les gens aiment.

Demos, Toulouse-Metropole, 21 juin 2025




