Menahem Pressler (1923-2023)

C’est l’une des dernières légendes du piano qui vient de s’éteindre ce 6 mai à Londres dans sa centième année. Menahem Pressler, l’âme du Beaux Arts Trio durant plus d’un demi-siècle, connut un destin hors du commun, et sut garder, jusqu’à ses dernières apparitions sur scène à plus de 90 ans, une fraîcheur et un enthousiasme qui le faisaient croire presque éternel. C’est en 1955 qu’il avait fondé avec Daniel Guilet et Bernard Greenhouse, « un peu par hasard » aimait-il dire, le Beaux Arts Trio qui donne son premier concert à Tanglewood en juillet de l’année suivante. Le succès est immédiat et les trois musiciens décident rapidement d’abandonner leurs carrières personnelles pour se consacrer entièrement à leur trio, qui allait devenir le plus célèbre de son temps.

Malgré plusieurs remplacements aux pupitres de cordes, le pianiste n’a jamais quitté le clavier jusqu’à une tournée d’adieu avec ses ultimes partenaires en 2008, mettant fin à la formidable odyssée. À plus de 85 ans et le plus naturellement du monde, tout en assumant ses fonctions de professeur à l’université d’Indiana initiées au milieu des années 1950, Menahem a alors repris sa carrière de soliste, se faisant entendre durant encore une dizaine d’années sur toutes les scènes du monde, seul, avec orchestre (notamment le Philharmonique de Berlin) ou aux côtés de prestigieux partenaires. Et toujours avec un infini souci du détail dans la moindre de ses interprétations. Il avait pourtant échappé au pire.

Menahem Pressler au piano

Crédit photo : Julien Mignot / La Dolce Volta

Entré de son vivant dans la légende

Né en 1923 à Magdebourg, plus chanceux qu’une grande partie de sa famille qui devait périr dans les camps, il réussit à fuir les persécutions antisémites de l’Allemagne nazie en 1938 avec ses parents, et gardera toute sa vie un souvenir terrifiant de la tristement célèbre « Nuit de cristal ». Réfugié en Palestine alors sous mandat britannique, il reçoit l’essentiel de son enseignement d’Eliahu Rudiakov et de Leo Kestenberg, ancien disciple de Busoni, avant de s’installer aux États-Unis après la guerre.

Vainqueur du Concours Debussy en 1946, il se lance alors dans une carrière de soliste. Il enregistre pour MGM puis pour Concert Hall durant une dizaine d’années Bartók, Mendelssohn, Grieg, Mozart, comme Chopin, Prokofiev et Debussy, cires de jeunesse ô combien précieuses dont seule une partie a été rééditée (Doremi). Mais à partir du milieu des années 1960, c’est au trio qu’il consacre l’essentiel de son énergie de concertiste, entamant pour Philips, avec ses partenaires successifs, une discographie qui allait peu à peu embrasser l’ensemble du répertoire. De Mozart à Rorem, sans oublier des pages rares de Hummel, Turina, Granados ou même Rieti, les Beaux Arts laissent au disque deux cycles complets des trios de Beethoven, de Brahms, de Mozart et de Schubert, ainsi qu’une intégrale pionnière des quarante-trois trios de Haydn rapidement devenue une référence.

Une fois l’aventure du trio achevée, l’infatigable Menahem reprend le chemin des studios et enregistre sous différentes étiquettes (Bis, La Dolce Volta, DG, Avie…) aux côtés d’artistes tels Antonio Meneses, les Quatuors Emerson, Pacifica ou Ebène, mais aussi en solo des sonates de Mozart, Schubert et Beethoven dont il semblait avoir attendu toute sa vie de laisser enfin une trace. Parlant couramment plusieurs langues, cet homme délicieux, honoré dans le monde entier, qui avait traversé le temps sans jamais rien perdre ni de sa fraîcheur ni de son humilité envers la musique, était entré de son vivant dans la légende, comme l’un des derniers témoins d’un monde à jamais disparu.

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Découvrir le site de Menahem Pressler : https://menahempressler.org/