Œuvrer par la musique pour la paix et les droits de l’homme : tel fut le credo, sans relâche, du pianiste argentin Miguel Ángel Estrella (1940-2022), prisonnier de la junte militaire uruguayenne et fondateur de l’Association « Musique Espérance Internationale ». Quatre musiciens lui rendent hommage ce 22 mars à Paris, dont le pianiste américain renommé Jay Gottlieb.

Miguel Angel Estrellas ©SDP

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Jay Gottlieb, une longue amitié vous a réuni à Miguel Ángel Estrella. Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontré ?

Je l’ai entendu jouer pour la première fois lorsque j’avais 14 ans. Je suivais alors une session d’été de la grande pédagogue Nadia Boulanger au Conservatoire américain de Fontainebleau. Estrella avait été son élève bien avant moi, grâce à une bourse qui lui avait permis de venir d’Amérique latine. Cette année-là, Nadia l’a invité à donner un récital. J’ai découvert avec admiration ce grand maître, son imagination sonore extraordinaire, son expressivité, la générosité de son jeu. Nadia l’adorait sur le plan musical et sur le plan humain, elle ne séparait jamais les deux.

J’ai revu Estrella plus tard, lors de mon installation à Paris dans les années 1970. Quelle joie de nous retrouver ! Nous partagions beaucoup de choses, notamment une approche humaniste de la musique.

Puis ce furent ses années d’emprisonnement par la junte militaire en Uruguay. Beaucoup de péronistes furent tués à l’époque. Un comité réunissant des militants des droits de l’homme et des personnalités du monde musical dont Nadia Boulanger, Henri Dutilleux, Yehudi Menuhin, a été créé pour le sauver. Un détail me touche beaucoup : pour qu’il ne perde pas la sensation de la distance entre les touches, un clavier en carton lui a été envoyé en captivité.

À sa libération, Estella a mis son énergie à créer Musique espérance pour, disait-il, « construire une culture de la paix » et donner à la musique un rôle de « communication solidaire entre les peuples ». Avec son bras droit Anne Fichelle, il a organisé des concerts dans ce cadre. Il s’est toujours battu pour les droits de l’homme. Jeune, il avait joué devant des indigènes du Nord de l’Argentine, devant des ouvriers, dans des bidonvilles. Il ne s’est pas contenté de mots, il a réalisé des actes concrets. On l’aimera toujours pour cela.

Vous avez réuni deux pages de musique américaine pour le concert du 22. Pourquoi Bill Evans et John Adams ?

Nous avons souhaité que le concert du 22 mars s’accorde à la pensée internationale de Miguel. Nous sommes quatre pianistes, trois Français et un Américain. L’un jouera de la musique espagnole, un autre de la musique norvégienne, un troisième de la musique française. Quant à moi, j’ai choisi deux pages de musique américaine. D’abord Turn Out the stars de Bill Evans en pensant aux concerts de Miguel dans les usines. Je voulais une musique populaire, d’où le jazz. Bill Evans était un incroyable pianiste, doté d’une technique des plus solides qui lui permettait d’exceller autant dans Chopin ou Bach que dans le jazz, où il improvisait avec une imagination fantastique. Comme Keith Jarrett, il appartient au panthéon des plus grands. Par ailleurs, il a écrit Turn Out the stars en hommage à son propre père qui venait de mourir. Cette élégie qui exprime un amour profond pour un être disparu était parfaite pour un hommage à Miguel. Je finirai par le dernier mouvement de Phrygian Gates de John Adams. C’est une pièce extraordinaire, à la fois minimaliste et énorme par sa taille : une toccata très virtuose, de haute voltige même ! qui dure en totalité vingt-huit minutes, ce qui suppose de la part de l’interprète une résistance considérable, tant physique que mentale. Sa conception du temps alterne entre temps suspendu et moments d’une densité extrême. Elle vous emporte comme dans une grande arche, vous prend par les tripes et ne vous lâche pas. Son impact émotionnel est incroyable.

La musique dispose-t-elle encore des moyens de lutter contre la violence et l’injustice dans un univers où, peut-être, elle est moins écoutée ?

La musique est une forme d’avancée, d’unification du monde. Prenez l’orchestre le Divan oriental-occidental de Daniel Barenboim qui regroupe des musiciens arabes et israéliens et les fait jouer ensemble en Europe. La musique peut dépasser les différents entre les hommes, les guerres, les crises.

Mon credo tient en une phrase de Roald Dahl : « Observe d’un œil qui brille le monde qui t’entoure, car les grands secrets sont toujours cachés dans les endroits les plus inattendus. Ceux qui ne croient pas à la magie ne la trouveront jamais ! ».

L’humanisme agit comme la magie sous les horreurs. Crimes, barbarie, violence : les horreurs nous entourent. La magie les transcende. La musique l’apporte à ceux qui veulent bien l’entendre. Je suis militant de la beauté.

Pour plus d’informations

Le 22 mars 2024

Musique Espérances

Avec Gilles Nicolas, Jérôme Grandjon, Jean-Baptiste Doulcet et Jay Gottlieb (piano)

Lycée Jean Zay, 10 rue du Docteur Blanche, Paris XVI.

25 €, buffet proposé à l’issue du concert.

Réservations
concertmae@orange.fr
01 42 74 63 04

www.jaygottliebpiano.com