De Holst à Bax, un voyage orchestral à deux vitesses
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Entre fresque cosmique et paysage maritime, Antonio Pappano confronte Les Planètes de Holst à Tintagel de Bax. Bilan contrasté.
Il est dommage que les opéras de chambre, la vaste œuvre chorale, les compositions instrumentales raffinées de Holst demeurent éclipsées par le succès phénoménal des Planètes. Cette suite orchestrale à l’efficacité assez primaire ne vaut guère aujourd’hui que par son instrumentation exceptionnellement imaginative, ses redoutables chicanes rythmiques et son usage très personnel de blocs d’accords dissonants comme moteurs de l’avancée d’un discours essentiellement répétitif et statique, source d’inspiration pour d’innombrables musiques de films.
Pappano plus imposant qu’inspiré
Tous les grands orchestres et leurs chefs ont voulu y briller, d’où une pléthore de versions plus creuses les unes que les autres. Il n’est pas certain qu’Antonio Pappano ait grand-chose de neuf à y apporter. Sa lecture imposante, plutôt lente, souvent prosaïque et décousue vise à la puissance dans les volets extravertis : « Mars », d’une pompe massive, façon péplum, manque de tragique et d’implacabilité dans les grands crescendos ; « Jupiter », trop séquentiel et pas assez explosif, frise la vulgarité dans l’hymne central, toujours problématique ; « Uranus », trop premier degré, trop Apprenti Sorcier, ne retrouve pas le diabolisme ludique et la démesure des meilleures versions.
Les volets lents accumulent les clichés orchestraux sans guère d’intérêt : on cherche vainement les diaprures de « Vénus », qui (s’)endort en quelques secondes, le tragique alarmant de l’interminable procession de « Saturne », ou les vapeurs glacées du mystérieux « Neptune », vide de toute atmosphère mystique. Le plus réussi semble « Mercure », incisif et spirituel, sinon fluide, mais pas vraiment ailé. La prise de son favorise les graves, fait souvent disparaître les percussions (le tam-tam des quarante premières mesures de « Mars », ou le col legno des cordes, dépourvu de relief) ou les harpes, insuffisamment présentes.
Les soleils de la discographie
Sur les quelque cent versions disponibles, William Steinberg avec Boston (Deutsche Grammophon, 1971), fulgurants et d’une virtuosité inouïe, conservent une complète hégémonie, que ne peuvent guère leur contester même les meilleurs, pourtant de très haut niveau : Karajan avec Vienne (Decca, 1961) ou Berlin (Deutsche Grammophon, 1981) ou les deux dernières versions d’Adrian Boult (Warner Classics, 1966 et 1979), créateur de l’œuvre en 1919.
Redécouvrir Tintagel de Bax
C’est en revanche une excellente idée d’avoir programmé Tintagel, le plus connu des magnifiques poèmes symphoniques d’Arnold Bax (1883-1953), tout aussi scandaleusement ignoré, alors qu’il s’agit avec Ralph Vaughan Williams (1872-1958), du plus grand symphoniste britannique du siècle dernier. Contemporaine des Planètes, l’œuvre, d’une toute autre facture, est un somptueux paysage marin dominé par les ruines du château de Cornouailles, haut lieu des légendes arthuriennes. D’une écriture superbement innovante, Bax y superpose, comme Sibelius, des strates et des champs instrumentaux se mouvant à des vitesses différentes, dans une forme sonate librement revisitée. L’océan y épouse la lumière et donne corps, véhément, aux forces que lui prêtent le vent et la tempête, traversé d’illusions mouvantes, légendaires.
Le leitmotiv de « Tristan dolent », tiré du premier acte de Tristan et Isolde (déjà présent dans le troisième volet de La Mer de Debussy, très proche dans la syntaxe et dans l’esprit) y apparaît régulièrement comme un mirage au travers de formes dissoutes ou ramassées en impulsions violentes aux cuivres. On l’entend pour la première fois au hautbois doublé par le violon solo, à 6’22 ; il fera une finale apparition aux cordes puis au cor anglais onze mesures avant la fin, radieuse, en si majeur.
Le regard original de Pappano
Sans atteindre à la densité dramatique dans l’exposé des textures et la répartition des masses, ni à l’extrême clarté de Boult (Lyrita, 1968), le must, ou de Barbirolli (Warner Classics, 1962), Pappano opte pour une perspective originale. Contrairement à la plupart de ses confrères, qui font l’inverse, il regarde la mer vue de la côte, ce qui nourrit une lecture généreuse et assise, puissamment structurée, sacrifiant les volatilités pour une majesté épique, d’un fort bel effet, proche, en plus sombre, de l’éclat un peu extérieur de Bryden Thomson (Chandos). Sous cet angle, c’est très réussi, supérieur aux lectures récentes de David Lloyd-Jones, Vernon Handley, Osmo Vänskä ou Mark Elder et constitue l’intérêt majeur de cette publication.
Informations pratiques
- Compositeur : Gustav Holst (1874-1934)
- Œuvre : Les Planètes + Bax : Tintagel
- Interprètes : Chœur Tenebrae, Orchestre symphonique de Londres, Antonio Pappano (direction)
- Label : LSO Live LSO0904 (1 SACD)
- Date d’enregistrement : 2024
- Durée : 1 h 10 min
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