À la Seine Musicale, Giselle(s), ballet de Marie-CLaude Pietragalla, met en scène une guerre des sexes envoûtante.

On a vu n°263 ©Pascal Elliott

Crédit photo : Pascal Elliott

C’est un ballet lancé comme un cri de révolte, celui des héroïnes du classique, incarnations des femmes éternellement sacrifiées, qui se relèveraient aujourd’hui pour hurler « Ça suffit ! ». Un Giselle façon #MeToo, ou plutôt des Giselle(s), car il s’agit de montrer que les infortunées ne sont plus seules, mais unies. Telle est la pièce explosive et incontestablement féministe qu’ont conçue Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault, pour dix-sept danseurs de leur compagnie Le Théâtre du Corps, actuellement en tournée en France. Au premier acte, quatre couples se débattent dans les difficultés du quotidien : querelle autour d’un bébé, différend dans un bureau, dispute conjugale qui tourne mal, avec la violence mâle qui, petit à petit, s’intensifie. Marie-Claude Pietragalla, souveraine, passe d’un tableau à l’autre, comme si la Giselle romantique d’autrefois revenait surplomber ce nouveau drame.

Sur la partition originale d’Adolphe Adam, ponctuée par Les Tambours du Bronx qui ajoutent à la tension, les pas de deux sont dansés avec férocité, les sauts se veulent furieux, et les portés, brutaux. Les femmes sont brinquebalées telles des poupées de chiffons, maltraitées, harcelées… jusqu’à l’hallali mortel. Comme dans la version classique, l’acte II se déroule dans un au-delà onirique, celui des défuntes, habilement dessiné par des raies de lumières en forme de toiles qui sont autant de prisons. Costumées en vestales, avec couronnes de fleurs et robes à franges légères (création des stylistes suisses Evanbenjamin), elles se vengent cruellement, dévorent les homems comme des cannibales dans une atmosphère christique qui met mal à l’aise. La gestuelle devient folle, habitée par des pulsions sauvages et primitives. Julien Derouault, le dernier homme, résiste jusqu’à l’aube, puis entame avec Pietragalla un duo magistral où l’on retrouve la complicité quasi fusionnelle de ces deux danseurs d’exception. C’est la rédemption salvatrice, la promesse d’un espoir nouveau, et cette guerre des sexes très secouante mais envoûtante s’achève en beauté sur un immense éclat de rire, dont on ne sait s’il s’agit d’un ultime sarcasme ou d’une proclamation de paix.