Ombres et lumières de la clarinette romantique

Published On: 27 juillet 2026|
Temps de lecture : 4 minutes


La clarinettiste Jean Johnson et le pianiste Steven Osborne intègrent la rare Sonate de Gustav Jenner, unique élève de Brahms, dans un programme réunissant Weber et les époux Schumann. À l’originalité du projet répond une interprétation nuancée, variable selon les œuvres.

En tête d’affiche de ce disque plutôt composite, figure un compositeur peu connu, Gustav Jenner (1865-1920). Il fut tout de même un descendant de l’Anglais Edward Jenner, qui, en 1788, donna la première description scientifique du comportement prédateur du coucou, avant de devenir le pionnier de la vaccination contre la variole. Après une enfance malheureuse, il fut pris en main à Hambourg par Eduard Marxsen (1806-1887), grand admirateur de Weber en sa jeunesse, plus connu pour avoir été le professeur pendant dix ans de Brahms et dédicataire de son Concerto pour piano n° 2. Avant sa mort, Marxsen confia le jeune Jenner à Brahms, dont il fut l’unique élève.

La méconnue Sonate de Jenner

Composée deux ans après la mort de son maître, la Sonate op. 5 de Jenner, la seule pièce de son maigre catalogue écrite pour la clarinette, fut créée par le célèbre Richard Mühlfeld (1856-1907), inspirateur des œuvres tardives de Brahms (qui l’entendit pour la première fois jouant le Concerto pour clarinette n° 1 de … Weber !). D’une telle influence, il ne faut rien attendre d’autre qu’un langage épigonal. On doute que Brahms, s’il avait entendu cette œuvre, qui découle directement de ses propres Sonates pour clarinette et piano, en eût apprécié le contenu.

Elle se montre d’une saveur mélodique incontestable mais d’un style très libre, quasi rhapsodique, et d’une construction capricieuse, voire hésitante, alternant de façon discontinue, au fil de ses quatre mouvements, lyrisme introspectif, plongées ombreuses et brusques sursauts agités, dont les mouvements pairs constituent les moments les plus originaux, sinon convaincants. L’art du tuilage thématique et harmonique, du contrepoint évolutif, caractéristiques de son maître semble lui avoir été étranger.

Le feu d’artifice de Weber

Le vrai clou du programme, c’est bien sûr le Grand Duo concertant (1815-16) de Weber. Ici aussi, c’est la rencontre avec un clarinettiste de génie, Heinrich Baermann (1784-1847), surnommé le « Rubini de la clarinette », qui inspira à Weber l’ensemble de ses œuvres pour cet instrument, qu’il chérissait entre tous, à l’instar de son cousin Mozart. L’œuvre, d’une envergure presque symphonique, conjugue une virtuosité quasi olympique pour les deux instrumentistes, également bien traités, et un contenu d’une pluralité stylistique parfaitement intégrée, où semblent tour à tour s’ébrouer ou percer les nostalgies rêveuses, les saillies ironiques et les tourments existentiels des personnages du Freischütz (Agathe, Ännchen et Max), alors en gestation.

Les sempiternelles romances de Robert et Clara Schumann (respectivement op. 94 et op. 22), forment un complément purement circonstanciel, sans intérêt majeur.

Un duo parfois déséquilibré

Jean Johnson est une clarinettiste de grand talent, à la sonorité plutôt sombre, moelleuse, voire melliflue du chalumeau au clairon, qui se durcit et s’écrase néanmoins dans l’aigu et le suraigu, très sollicité par Weber. L’homogénéité de l’émission et la beauté de la ligne, au cantabile sculptural, priment largement sur son aptitude aux colorations subtiles et aux nuances infinies que permet l’instrument.

L’avantage de jouer avec un pianiste de l’envergure de Steven Osborne, son mari, tourne souvent court, celui-ci, conscient des limites de sa partenaire, prenant un évident contrôle sur le discours, dont il est incontestablement le leader, son éblouissant pianisme attirant le premier l’attention. Ceci ne nuit ni à Jenner ni aux Schumann, qui s’accommodent au mieux d’une telle assise pianistique, mais compromet parfois le parfait équilibre de l’écriture de Weber, dans une œuvre où la clarinette doit assurer l’essentiel de la coloration, très changeante, qui, ici, se transfère au piano, occultant les aspects très opératiques du dialogue, qui vise plutôt à une certaine abstraction distanciée.

Une discographie généreuse

À classer donc à Jenner, l’unique version concurrente ne soutenant pas la comparaison. Pour Weber, à la discographie fort riche, sans remonter au disque mythique de Gervase de Peyer (Decca-Eloquence), les versions très complémentaires de Jörg Widmann et Denis Kozukhin (Alpha Classics, 2019), absolument parfaits, de Pierre-André Taillard et Edoardo Torbianelli (avec un étourdissant pianoforte, Harmonia Mundi, 2001) ou de la pétillante Janet Hilton, trop oubliée, avec un considérable Kenneth Swallow (Chandos, 1984) continuent à tenir le haut du pavé, devant les belles lectures de Pascal Moraguès (avec une pianiste légèrement en retrait, Praga Digitals, 2001) et des très classiques Paul Meyer et François-René Duchâble (Warner Classics, 1990), généreusement couplées avec les Sonates op. 120 de Brahms.

Informations pratiques

  • Titre : Works for clarinet and piano
  • Œuvres : Gustav Jenner (1865-1920), Carl Maria von Weber (1786-1826), Robert Schumann (1810-1856) et Clara Schumann (1819-1896)
  • Interprètes : Jean Johnson (clarinette), Steven Osborne (piano)
  • Label : LINN CD CKD 763 (1 CD)
  • Date d’enregistrement : 2024
  • Durée : 1 h 11 min

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