La scène de la Scala de Milan accueille le monumental Guillaume Tell de Rossini. Si le travail de Michele Mariotti à la direction musicale est chaudement acclamé, la mise en scène de Chiara Muti ne convainc pas, pas plus que le casting féminin.

Guillaume Tell ©teatro alla scala

Crédit photos : Teatro alla Scala

Il aura fallu attendre trente-cinq ans pour que l’opus magnum de Beth Bartlet, la plus grande spécialiste de l’opéra français, soit monté à la Scala, en français et sans coupures. Un événement ! Pas du goût de tous, car les rangs s’éclaircissent entre-acte après entre-acte. Il faut reconnaître que la mise en scène de Chiara Muti n’a pas convaincu. Plastiquement, l’univers fait de noir et gris anthracite se prête à de très beaux effets de lumière. Il est conventionnel pour représenter un monde totalitaire et donne une impression de déjà-vu : on retrouve ici le Rienzi de Lavelli, là Les Troyens de Tcherniakov, puis le manège des rochers de Salzbourg, enfin un Méphisto tiré d’on ne sait quel Faust, puis un Irminsul d’on ne sait quelle Norma. Gessler, certes « très méchant », mérite-t-il d’être présenté comme une créature démoniaque ? Avec sa cour, on songe à celle du roi Hérode, dans Salomé, ou bien au Caligula de Tinto Brass. Beaucoup de travail, certes, mais aussi beaucoup de citations, voulues ou non, qui dispersent la lecture.

Deux problèmes majeurs : la nature, avec ses lacs et ses alpages, est évacuée. On ne la voit que lors du tableau final. Or la révolte suisse, contrairement à la Révolution française, se fait au nom du peuple, de ses traditions, et de son rapport à la nature. Schiller a lu son Rousseau. On comprend que les Suisses combattent, qu’ils invoquent le « Dieu des bergers », mais on ne voit pas cette dimension. Enfin il est impossible de distinguer les Suisses des Autrichiens, tous vêtus de gris. Gênant.

La distribution féminine ne convainc pas non plus. Salome Jicia est une grande rossinienne, mais le rôle de Mathilde ne lui convient pas. Catherine Trottmann n’est pas à l’aise dans celui de Jemmy. Seule Géraldine Chauvet offre un moment de grâce dans le rôle, trop court, d’Hedwige.

Guillaume Tell ©teatro alla scala
Guillaume Tell ©teatro alla scala

Honneur aux hommes, donc : Evgeny Stavinsky et Luca Tittoto ont les voix caverneuses qu’il faut pour incarner la sagesse ou l’ignominie. Dmitry Korchak, pourtant souffrant, brille dans les suraigus éclatants et la suavité du registre lyrique. Michele Pertusi offre une leçon de chant mémorable. On connaît sa diction française, précise et raffinée. Il faut l’entendre présider au serment du Rütli ou lancer l’appel à la liberté. La ligne de chant, le velouté du timbre, l’engagement dramatique : tout y est. Pertusi est un grand Tell.

Un critique, à Paris, avait observé que Rossini avait placé le piédestal dans l’orchestre, et non sur scène. Michele Mariotti, l’un des meilleurs chefs rossiniens, aura saisi l’opportunité pour éperonner l’orchestre de la Scala. La science du juste tempo, l’attention aux effets de timbres, la mise en lumière de détails d’orchestration, tout concourt à rendre l’orchestre de Rossini bien plus qu’un simple accompagnateur, mais un organisme fait de nerfs et de muscles au service d’une gigantesque fresque épique. Acclamation finale, bien méritée, pour le chef.

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