Bruno Monsaingeon revient sur son amitié avec l’interprète iconoclaste et sur leurs conversations nocturnes ininterrompues…

Glenn Gould par Bruno Monsaingeon

Crédit photo : Sony Classical

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Glenn Gould ? Et à quoi ressemblait votre amitié ?

En 1972 je l’ai contacté. Il  m’a répondu dans une lettre fleuve en me disant : « Venez me voir ». Nous avions un champ commun de préoccupations … L’idée de nous consacrer à la communication de la musique était aussi importante que celle de faire de la musique. On s’est rencontrés au mois de juillet suivant après avoir échangé une quantité de lettres et d’appels. Avec Gould, les rencontres téléphoniques étaient plus importantes que les rencontres en chair et en os. Il n’y avait pas cet obstacle de la présence physique, c’était absolument étincelant. Je ne pense pas avoir jamais connu quelqu’un qui aime la musique à ce point-là. Il était capable d’écouter dans la nuit cinq ou six fois d’affilée la Symphonie alpestre de Strauss.

Comment expliquer cette extravagance ?

Il y a une mécompréhension du phénomène Gould dans les milieux musicaux : on croit qu’il était provocateur, or il ne faisait que dire ce qu’il pensait au plus profond en exprimant sa foi véritable, sans aucun exhibitionnisme mais avec un humour qui intrigue. L’humour faisait partie de son armement, c’était un outil de conviction. Il était lui-même profondément convaincu et avait un souci de missionnaire.

Ce souci de missionnaire procédait-il d’une vision humaniste du monde ?

C’était un véritable pacifiste et cela répondait plutôt à un phénomène d’ordre religieux : l’idée du sauvetage de l’humanité, de la rédemption… Il était très marqué par la Bible, par ses réflexions d’ordre mystico-religieuses et croyait beaucoup à un au-delà, un « hereafter ». Glenn Gould était totalement solitaire : il fallait qu’il se préserve des dangers des mondanités auxquelles on est tous réduits, mais il avait un gros souci des autres. Il a légué la totalité de ses biens à la Société Protectrice des Animaux et à l’Armée du Salut.

Une espèce d’envoûtement par la musique se formait , et aucun obstacle entre elle et lui. Quand on écoutait de la musique ensemble, il était dans son fauteuil, moi dans le mien. De temps en temps on échangeait un regard. Il n’y avait pas de cette banalité de l’amitié qui se répand en paroles. Pourtant l’échange restait très vivant. Je n’ai jamais vu Gould dans des situations banales. Une activité, éventuellement contemplative guidait ses journées. Il suffisait d’être avec lui pour vivre une expérience extraordinaire.

Quel était son rapport à lui-même, à sa personne ?

Il prenait sa tension toutes les demi-heures. Gould notait le moment de l’endormissement la nuit, du réveil, c’était presque pathologique. Il détestait son corps. Il détestait tout ce qui était physique comme la nourriture, même s’il était bien obligé de s’alimenter un minimum. C’était du thé avec des biscottes, du jus d’orange… mais ça lui faisait horreur.

Est-ce qu’il réalisait son idéal par d’autres canaux que la musique ?

Ça passait par plein d’autres canaux, dont la littérature. Gould était un lecteur vorace, il aimait les auteurs russes mais lisait également de la théologie. Et il écrivait aussi considérablement ! Quand on était en studio, il était tout le temps avec du papier… Au bout d’une de ces nuits assez compliquées lors de laquelle on avait rédigé pour le film L’Art de la fugue, à six heures du matin alors que je n’en pouvais plus, Glenn m’a dit : « Est-ce que tu ne voudrais pas que je te lise ce que j’ai écrit cette nuit ? » J’ai répondu que ce n’était pas la peine puisque je l’avais fait avec lui. Mais il s’agissait d’un texte supplémentaire qui était la parodie d’Arthur Rubinstein : il le mettait en scène quelque part dans le grand Nord, c’était un texte formidablement drôle qu’il avait écrit alors que nous rédigions notre texte sur Bach.

Pourquoi le nom de Glenn Gould est-il inévitablement associé à Bach ?

Dans l’interprétation de Bach en particulier il y a eu des couches successives, des générations qui chacune ont apporté leur pierre indispensable. Et puis il y a Gould qui arrive et c’est une transformation complète de l’approche de Bach. Il y a plusieurs manières de faire la lumière sur une œuvre : vous pouvez mettre les plein phares, les codes, la lumière tamisée… Lui a mis les antibrouillards. On entend avec Glenn davantage qu’avec qui que ce soit d’autre, et je pense que c’est une source de satisfaction extrême pour les profanes. Il leur ouvre la partition. C ’est peut-être ça qui fait qu’il est hors du temps.

Qu’est-ce qui fascine autant dans cette personnalité ?

On vit dans un monde de l’oubli. La mort fait que les choses ne sont plus réactualisées. Si Glenn parle aux générations présentes aussi fort qu’aux générations qui ont précédé, je pense que ça vient justement de la non nécessité de l’existence physique et de la dématérialisation du personnage. Lorsque quelqu’un disparaît il n’y a plus de corps, mais lui n’a jamais eu d’existence physique – ou de manière très brève. Il avait décidé qu’il arrêterait les concerts à 30 ans et il raconte même dans le film qu’il s’était préparé, peut-être plus qu’il n’aurait fallu, à ce moment auquel il aspirait depuis tant d’années. Donc le phénomène de sa mort n’a pas d’importance outre celle de ce qu’il a dû ressentir au moment de l’agonie. Et parce qu’il n’y a pas de rupture, il vit absolument aujourd’hui.

Propos recueillis par Aude Giger en septembre 2018, avec l’aimable autorisation du magazine Pianiste.

Violoniste, cinéaste et essayiste, Bruno Monsaingeon a réalisé de nombreux documentaires musicaux dont plusieurs sur Glenn Gould dans les années 1970.

Il y a en plus de cela quelque chose de très frappant et inexplicable… Comment arrive-t-il avec un éventail de dynamiques aussi restreint à faire vivre émotionnellement cette musique ? Glenn avait l’équipement technique qui lui permettait de dicter sa pensée au piano qui n’avait rien à dire là-dedans, donc il n’y avait pas de réaction double. Gould ne pouvait pas supporter Chopin. Il trouvait sa musique dictée par l’instrument. Il était selon lui  un danger pour la musique. Gould considérait d’ailleurs que jouer du piano était un grave vice. L’idée qu’il y ait des gens qui puissent y consacrer plusieurs heures par jour, alors que c’est un processus mental, le hérissait. Les concerts comme les mondanités étaient une pure perte de temps. Il avait le souci d’une véritable productivité.

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